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Emile Cohl : l’inventeur du dessin animé

16/04/2026

Résumé de l'article

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« Truqueur de naissance » [1], Emile Cohl n’a débuté sa carrière de réalisateur que tardivement. Son insatiabilité professionnelle, sa curiosité et son ingéniosité l’ont poussé à explorer sans cesse de nouvelles voies. Le cinéma lui a offert un terrain privilégié pour déployer toute sa créativité, sa poésie et son humour et inventer le dessin animé.  

Une passion pour la magie et le dessin 

On pressent déjà, à travers les diverses activités qu’il a pratiquées auparavant, ce que sera le caractère graphique, ludique et comique de ses films. Son apprentissage de bijoutier et son premier contact avec le monde de l’illusion, en tant qu’assistant d’un prestidigitateur, ne l’écartent pas de sa passion première : le dessin.

Caricaturiste

En 1878, sa rencontre décisive avec le célèbre caricaturiste André Gill (resté célèbre pour son cabaret montmartrois « Le Lapin à Gilles », devenu « Le Lapin agile »), l’amène à publier ses caricatures et ses textes dans de nombreux journaux, d’abord sous le pseudonyme de Chicot, puis de Cohl à partir de 1879. Il devient ainsi une personnalité incontournable de la presse satirique, participant également, au cours des trente années qui suivent, à l’évolution graphique de la presse illustrée vers la bande dessinée.

Un parcours de touche-à-tout

Il fréquente les cercles artistiques parisiens où il croise notamment Toulouse-Lautrec, Courteline ou Verlaine et devient un membre actif des groupes d’artistes fantaisistes Les Hydropathes, puis des Incohérents, qui ont en commun le goût de la dérision. À l’image de cette fin de siècle inventive et bouillonnante, Cohl s’essaie à de multiples activités : tour à tour, il crée des décors et des costumes pour le théâtre, écrit des vaudevilles et des opérettes ou illustre des ouvrages. Il contribue à des revues pour enfants, imagine rébus et devinettes et se voit même attribuer une médaille au concours Lépine en 1907 pour son jeu « L’ABCD à la ficelle ». En 1884, il ouvre, pour quelque temps seulement, un studio de « photographie d’art » où il s’exerce aux trucages et aux techniques photographiques. 

Réalisateur du premier dessin animé : Fantasmagorie (1908)

C’est après trente années de cette expérience variée et enrichissante qu’Emile Cohl aborde le cinéma. L’histoire veut qu’à l’occasion du dépôt d’une plainte chez Gaumont pour plagiat de l’un de ses dessins, Cohl fut embauché par la société, d’abord comme scénariste, puis comme réalisateur. C’est en découvrant le « truc » de l’animation d’objets pour le film The Haunted Hotel (J. Stuart Blackton, 1907) qu’il se vit confier, a priori, la réalisation de son propre film d’animation, Fantasmagorie, présenté le 17 août 1908 au théâtre du Gymnase. L’idée mise en œuvre dans ce que l’on considère comme le premier dessin animé cinématographique fut ainsi présentée par Cohl lui-même :
  
« Puisque le mouvement cinématographique résulte de la succession d’un certain nombre d’images fixes, ne pourrait-on pas dessiner ces images avant de les photographier ? Il serait loisible ainsi d’animer des personnages fantaisistes, purement imaginaires et d’autant plus intéressants. »  [2] 

Tout son art est résumé dans cette phrase : Cohl y expose les principes d’une technique qu’il n’a eu de cesse d’améliorer (il fut par exemple le premier à placer sa caméra verticalement par rapport à l’objet filmé) et y évoque son goût pour la fantaisie qui resta le moteur de sa création. Fantasmagorie donne également naissance au premier héros de ce genre nouveau, Fantoche, le personnage que l’on revoit la même année dans Le Cauchemar de Fantoche et Un drame chez les Fantoches. Travaillant seul, Cohl simplifie son trait jusqu’à l’épure et laisse libre cours à son imagination. Il conçoit les situations les plus insolites et les métamorphoses les plus saugrenues, où s’expriment toute sa poésie et son esprit ludique. Pour cela, il crée lui-même son matériel au gré de ses besoins.

Chez Gaumont, il s’essaie à toutes les techniques de l'animation

Durant les trois années qu’il passe chez Gaumont, Cohl réalise ou participe à environ soixante-dix films qui lui permettent d’éprouver toutes les techniques : l’animation d’objets (Les Chaussures matrimoniales, 1909 ; Les Quatre Petits Tailleurs, 1910), le découpage (Les Douze Travaux d’Hercule, 1910 ; Le Peintre néo-impressionniste, 1910), les poupées animées (Le Tout Petit Faust, 1910 ; Le Petit Chantecler, 1910) ou la pixilation (Le Mobilier fidèle, 1910). L’animation est parfois précédée ou suivie de prises de vues réelles (Les Allumettes animées, 1910), voire intégrée à celles-ci dans le même plan, comme dans Le Clair de lune espagnol (1909) ou Les Locataires d’à côté (1909). Cohl s’amuse même souvent à combiner plusieurs méthodes dans une même œuvre (Le Cerceau magique, 1908 ; Le Songe d’un garçon de café, 1910). Il ne se défait pas pour autant de ses habitudes de caricaturiste qui percent à nouveau quand il joue avec les expressions du visage dans Le Binettoscope (1910) ou qu’il met ses contemporains sous une loupe dans Les Joyeux microbes (1909).

L’aventure continue chez Pathé frères

Il quitte les établissements Gaumont à la fin de 1910 pour Pathé frères, où il travaille pendant moins d’un an. Il y tourne une vingtaine de films, principalement des comédies, dont la série des « Jobard » avec l’acteur Cazalis, et plusieurs films d’animation comme Le Retapeur de cervelles (1911), Les Bestioles artistes (1911) ou La Revanche des esprits (1911).

Une carrière aux États-Unis

Après quelques films chez Eclipse et Lux de 1911 à 1912, Cohl entre chez Eclair où il est rapidement transféré aux studios de Fort Lee aux États-Unis. Là, il collabore à un « hebdomadaire filmé » (Animated Weekly), où il est chargé, semble-t-il, de fournir des séquences sur l’actualité de la semaine, sans que l’on connaisse la technique utilisée à cet effet. Il réalise aussi treize épisodes de la première série animée adaptée d’une bande dessinée de George McManus : The Newlyweds and Their Baby met en scène les aventures du bébé Snookums, connu en France sous le nom de Zozor. Durant son séjour aux États-Unis, où il inspire sans aucun doute bon nombre d’artistes, Cohl assiste avec admiration à la projection du fameux Gertie the Trained Dinosaur (1914), que son créateur Winsor McCay feint de dompter depuis la scène. Il quitte le pays en mars 1914, alors que les techniques d’animation sont en pleine mutation.  

De retour en France : une adaptation des Pieds Nickelés

De retour en France, Cohl est fréquemment mis à contribution pour réaliser des séquences pour L’Eclair-Journal auquel il collabore jusqu’en 1920, en tournant parallèlement quelques films à truc pour Eclair. En 1916, il travaille avec Benjamin Rabier à l’adaptation de sa bande dessinée Flambeau, chien de guerre : trois dessins animés sont réalisés mais un seul sort sur les écrans (Les Fiançailles de Flambeau, 1917). La même année, il s’empare des héros de Louis Forton et réalise une série de cinq films intitulée Les Aventures des Pieds Nickelés (1917). Tout en restant fidèle à l’esprit et au dessin de leur créateur, Cohl fait appel aux idées les plus farfelues pour les faire évoluer dans son univers fantasque.

Une production prolifique et novatrice

L’activité de Cohl décline peu à peu, à l’heure où les dessins animés américains déferlent sur la France et ne laissent plus de place pour le type de créations auxquelles il participait jusqu’alors. En 1921, La Maison du Fantoche fait réapparaître une dernière fois le héros des premiers jours et boucle cette partie de sa création. Entre 1921 et 1923, il tourne une quarantaine de films publicitaires pour la société Publi-Ciné de Robert Lortac et quelques bandes didactiques et pédagogiques. Il consacre notamment les années suivantes à la rédaction d’articles sur le dessin animé.

L’inventaire de son œuvre, qu’il a rédigé lui-même, ne comprend pas moins de 300 numéros mais les trois quarts de sa production ont aujourd’hui disparu. Outre les innovations techniques qu’il a apportées à sa discipline, notamment au cours de son séjour chez Gaumont, Cohl a également jeté les bases de l’art des films animés, inaugurant ainsi un nouveau genre cinématographique.  

L’ensemble des films encore conservés d’Emile Cohl a été restauré par Gaumont et la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé avec l’aide du CNC, que l’on peut retrouver dans le coffret DVD, Emile Cohl, l’agitateur aux mille images