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Jean Epstein, cinéaste à trois faces

23/02/2026

Résumé de l'article

Jean Epstein

Un cinéaste inclassable, habité par le temps

Jean Epstein (1897-1953), cinéaste au « visage en forme de losange » (l'expression est de Gance), poète et théoricien, est resté longtemps méconnu. Peut-être en raison de la diversité de son œuvre déroutante, inclassable : Jean Epstein est aussi bien auteur d'avant-garde (films réalisés juste avant les années 1930 comme La Glace à trois facesLa Chute de la maison Usher), de cinéma d'art et d'essai (La Belle NivernaiseCœur fidèle) ou de fictions maritimes documentées (Finis TerraeL'Or des mers).

Bien que Jean Epstein soit polymorphe, une seule obsession l'anime, centre de toutes ses réflexions et de toutes ses expérimentations : le temps. Pour Epstein, le cinéma est en soi « un dispositif expérimental, qui construit, c'est-à-dire qui pense, une image de l'univers » [1]. Il cherche avec la langue, avec le filmage, et jamais la littérature et le cinéma n'ont été aussi proches. L'image-mouvement, telle que Deleuze la développera, surgit de ses réflexions sur le vivant et l'inanimé, le continu et le discontinu. Cet outil magique, la photogénie selon Epstein, permet de dépasser certaines limites de la représentation, passant « par-dessus la ressemblance des choses ».

Quatre périodes pour une recherche formelle

Ainsi, le cinéma de Jean Epstein propose un nuancier des puissances formelles du cinéma où il est question de vitesses, de durées, de formes plastiques, narratives et descriptives. L'essentiel de sa filmographie est composée de quatre périodes clés, à peine étalées sur dix années, de L'Auberge Rouge (1922) à L'Or des mers (1932) :

  • 1922-1924 : la première avant-garde, animée par Delluc, L'Herbier, Dulac (L'Auberge RougeCœur fidèleLa Belle Nivernaise).
  • 1924-1926 : les films dits « commerciaux », commandes produites par la société Albatros (Le Lion des MogolsLe Double amour, restaurés en 2009 avec réintégration des teintes d'origine) et adaptations (Les Aventures de Robert Macaire).
  • 1927-1928 : la recherche pure, premières productions des Films Jean Epstein (MaupratLa Glace à trois facesSix et demi, onzeLa Chute de la maison Usher).
  • 1929-1934 : la fresque maritime, films consacrés à la mer et aux pêcheurs de la Bretagne (Finis TerraeMor' vranL'Or des mers), sorte de nouveau réalisme féerique. Le triptyque sera complété en 1947 par Le Tempestaire.

Une pensée du cinéma comme matière vivante

La singularité de Jean Epstein pourrait se situer dans le rapport exprimé entre la narration et la plasticité mais aussi par l'idée simple que le cinéma c'est de la pensée et non des images. Jean Epstein, le sculpteur à la caméra, crée de la pensée incarnée par du rythme, du montage, des ellipses, des enchaînements d'idées, du réalisme révolté. L'image est appréhendée comme matière, surface formelle étirée et dilatée (ralentis), comprimée ou inversée (accéléré), affranchie (éclairages, surimpressions). « Je désire des films où il ne se passe non rien, mais pas grand-chose », nous dit-il. La déclinaison poétique et le montage en discontinu créent une situation d'ensemble, une découpe moderne se laissant aller à la logique des sensations (que certains diront proche de la méthode de Gaston Bachelard dans L'Eau et les rêves), en finalité d'une forme de représentation de la vie mentale. Il nous semble important également de rendre hommage à son mode de production singulier, en marge du cinéma institutionnel et mis en place dès les années 1930 (l'incroyable aventure des films bretons).

La transmission d’un héritage avant-gardiste

Si nous pouvons voir les films de Jean Epstein aujourd'hui, c'est certainement grâce au geste d'Henri Langlois, qui en choisissant et sauvant des films pour constituer la collection de la Cinémathèque française, a forgé l'expression d'un goût. La liberté formelle du cinéaste, ses déclinaisons poétiques éprises de modernité, de vitesse et de mécanique séduisent le collectionneur. Nous devons aussi mentionner la dévotion de Marie Epstein (la sœur du cinéaste), qui, dès 1954, assiste Langlois dans sa mission de sauvegarde et de préservation de la filmographie d'Epstein. « Il n'y a pas d'histoires. Il n'y a jamais eu d'histoires. Il n'y a que des situations, sans queue ni tête ; sans commencement, sans milieu, et sans fin ; sans endroit et sans envers ; on peut les regarder dans tous les sens ; la droite devient la gauche ; sans limites de passé ou d'avenir, elles sont le présent. » [2]. Quand nous lisons ces lignes, nous ne pouvons nous empêcher de penser à certaines projections organisées par Langlois. En effet, quand il dirigeait la Cinémathèque, Langlois pratiquait l'art, parfois un peu brutal, de la mystification (si bien décrit par Didier Blonde) : pas d'introduction ou de débat à la fin des séances, pas d'accompagnement musical et souvent, il supprimait les cartons des films, recomposant des œuvres sans sous-titres, estimant que la « mauvaise littérature brisait le rythme des images » et qu'il fallait laisser entendre les sous-entendus du cinéma muet.

[1] Jean Epstein, « Intelligence d'une machine » (1946), repris dans Écrits sur le cinéma, Seghers, 1974.
[2] Jean Epstein, « Le sens 1bis », in Bonjour cinéma (1921), repris dans ibid.