- Autour d'une œuvre
"Les Oiseaux sont des cons" : un film culte restauré.
12/12/2025
Conçu en 1964 à partir de ses dessins publiés dès 1952, "Les Oiseaux sont des cons" est le film le plus célèbre de Chaval. Improvisé en une seule prise par son auteur, puis produit par Argos Films, ce court-métrage irrévérencieux valut à Chaval prix et polémiques. Projeté dans les festivals et dans des programmes de courts métrages, il fut tour à tour applaudi pour son insolence et critiqué pour sa grossièreté. Restauré par le CNC, il peut aujourd’hui être redécouvert dans sa version originelle, avec la voix spontanée de Chaval, qui pensait son film « pessimiste et tendre ».
Une restauration, deux versions : la voix de Chaval retrouvée.
Le laboratoire du CNC a récemment restauré la version en 35 mm produite par Argos Films. Mais surtout, l’inventaire du fonds Chaval a permis d’identifier la copie originale 16 mm, avec l’enregistrement initial de la voix de l’auteur. Numérisée, cette version permet de découvrir le film tel que Chaval l’avait conçu.
Des dessins aux oiseaux sur pellicule
Avant d’être filmés, les volatiles noirs et blancs de Chaval avaient pris leur envol dans le livre Manigances [1], publié en 1952 par Robert Delpire, aux côtés de Mose [2] et André François.
En 1964, Chaval rassemble ses dessins, les photographie au banc-titre et improvise une bande sonore en une seule prise : « J’ai installé le magnétophone sur ma table, j’ai démarré le projecteur après avoir vidé la moitié de ma bouteille... quand l’image est venue, j’ai improvisé le texte », confiait-il à son ami Mario Ruspoli [3].
Du film 16 mm artisanal au 35 mm produit par Argos
Lors d’une visite chez Chaval, Anatole Dauman, cofondateur d’Argos Films, découvre le film et décide de le distribuer en salle en coproduction avec la SOFAC. Pour cela il procède à un transfert de la copie originale 16mm en 35mm et à un réenregistrement de la voix de Chaval en studio.
Le commentaire, plus froid, trahit selon le réalisateur la perte de spontanéité de son enregistrement « amateur » et même une perte de qualité. Il le déplore dans ses entretiens avec Pierre Ajame :
« Ils sont maniaques dans le cinéma. Ils m’ont obligé à refaire le son parce qu’ils entendaient un vague bourdonnement de magnéto. Il a fallu refaire la bande sonore avec des techniciens qualifiés et, comme j’ai l’habitude de travailler seul… Bref, le ton du commentaire est plus froid que dans ma copie « amateur » […] Il y avait déjà [cette froideur] dans la copie précédente, mais en mieux. Quant aux techniciens, aussi bons qu’ils aient été, ils se sont gourés de deux secondes sur la durée du film. Résultat : il y a un « blanc » au début et un « blanc » à la fin, alors que ma copie personnelle était vraiment « bord à bord » [4].
Réceptions et polémiques : un film insolent et controversé
Présenté au Festival de Tours en 1964, le film y est applaudi et reçoit le prix Émile Cohl en 1965. Il est projeté au cinéma Le Racine à Paris dans un programme intitulé Cinéma différent, puis à la Galerie La Pochade en 1966, lors d’une exposition consacrée à Alphonse Allais.
La réception étonne Chaval. Certains y voient un film subversif, d’autres louent son irrévérence. L’histoire veut qu’à Claude Contamine, alors directeur de l’ORTF et responsable de la déprogrammation du film jugé trop grossier, Chaval ait répondu qu’il déplorait la décision de « Monsieur Oiseautamine » [5].
Chaval est même surpris que son court métrage puisse faire rire :
"...ce n’est pas un film comique que j’ai voulu faire, c’est un film pessimiste et tendre à la fois. Je les insulte un peu ces oiseaux-hommes mais à peine, car le mot "con" est tellement employé qu’il a perdu beaucoup de son pouvoir insultant." (Entretiens avec Pierre Ajame).
Retour sur papier : la postérité des oiseaux
Malgré tout, le film marque les esprits.
Au-delà de sa réception en salles et dans les festivals, le film a aussi connu une seconde vie sous forme imprimée. Très rapidement, les dessins et le texte des Oiseaux sont des cons sont édités sous forme imprimée dans la revue Bizarre [6] de Jean-Jacques Pauvert, avant d’être remis en lumière dans une nouvelle publication [7] en 2009. L’œuvre franchit ainsi la frontière entre écran et papier, confirmant sa place dans la culture graphique et satirique de Chaval.
La restauration par le CNC
Aujourd’hui, la restauration par le laboratoire du CNC de la version produite par Argos Films fait revivre cette œuvre devenue culte auprès des chavalophiles.
A l’occasion de cette restauration, l’inventaire minutieux des éléments du fonds Chaval au CNC et les informations documentaires recueillies ont permis d’identifier la copie originale 16mm tournée par Chaval, avec pour bande son l’enregistrement initial de sa voix.
Cette version, dont il se disait davantage satisfait, mais que seule une poignée d’intimes avait pu entendre de son vivant, a fait l’objet d’une numérisation et peut être découverte aujourd’hui, comme une curiosité, où l’on accède à la création brute de Chaval.
© Argos Films
[1] Manigances – Les meilleurs dessins humoristiques d’André François, Chaval et Mose. Editions Neuf, Paris, 1952. Robert Delpire, éditeur, producteur de cinéma, galeriste et fondateur du Centre national de la photographie est créateur de la revue avant-gardiste Neuf, où il publie photographies et dessins.
[2] Mose (1917-2003) et André François, (1915-2005) tous deux dessinateurs et illustrateurs, ont contribué avec leur ami Chaval à la naissance d’un humour graphique en France.
[3] Mario Ruspoli, dans Dominique Rivolier Ruspoli, Chaval, d’une archéologie du dessin comique à un humour contemporain, thèse de 3è cycle, sous la dir. de Olivier Revault d’Allonnes, Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, 1982, p. 221.
[4] Pierre Ajame, Entretiens avec Chaval - Portrait de l'artiste sans légende, Editions Allia, Paris, 2019, p. 70
[5] Différentes versions de cette anecdote circulent, comme celle indiquant que c’est en remerciant Claude Contamine pour la remise d’un prix qu’il utilisa cette expression.
[6] Revue littéraire et artistique fondée par Michel Laclos en 1953 et éditée par Eric Losfeld puis par Jean-Jacques Pauvert à partir de 1955. Cultivant l’absurde et l’humour noir, inspirée par la pataphysique, elle ouvre ses pages à de nouvelles générations de dessinateurs, comme Siné, Topor, Folon ou Chaval.
[7] Chaval, Les Oiseaux sont des cons, Ed. Cent pages (coll. Cosaques), Grenoble, 2009.