Un cas concret d'identification

27/02/2026

Résumé de l'article

Du mystérieux "Zingara Palmist" à "A Wife’s Devotion" (Vitagraph, 1908), découvrez le cas concret d'identification d'un film ancien. Pour illustrer les étapes du processus de l’identification d’un film, prenons le cas d’un fragment de 40 mètres déposé au CNC par le département de la Charente, provenant d’une collection privée.

Le film nous est parvenu sous le titre Zingara Palmist qui semblait fantaisiste. L’examen matériel révèle des perforations Edison (antérieures à 1909), une absence d’inscriptions sur le bord de la pellicule (manchette), et surtout une barre de cadrage coupant la perforation qui, en général est une particularité des films Gaumont, mais aussi de certaines productions américaines. À l’image, on distingue des stands de fête foraine, avec des inscriptions en anglais. Un détail décisif apparaît : un V surmonté d’un aigle, logo de la société américaine Vitagraph, utilisé entre 1906 et 1910. La recherche documentaire dans Moving Picture World (1907) et Views and Film Index confirme l’identification : il s’agit de A Wife’s Devotion (Une épouse dévouée), film de 1908, de 212 mètres, considéré jusque-là comme perdu.

Premiers indices sur la pellicule : le type de perforation, la barre de cadrage

Après avoir déroulé le film, que nous apprend un premier examen de la pellicule ? D’abord, que le début et la fin de la bobine sont manifestement manquants ; ensuite, qu’il s’agit de perforations de type Edison, par conséquent antérieures à 1909, date de la standardisation de la taille des perforations sur le modèle Bell and Howell, légèrement plus large et plus haut.

Perforations de type Edison (à gauche) / Perforations de type Bell and Howell (à droite)

L’absence d’inscriptions sur les bords de la pellicule - qui peuvent révéler le nom du producteur ou du fabricant de la pellicule - nous ôte pour le moment toute possibilité d’identifier son origine. Il faut se concentrer sur d’autres caractéristiques.

Premier indice intéressant : la barre de cadrage (ou interimage). Elle vient couper la perforation perpendiculairement en son milieu. En général, elle se situe plutôt dans l’espace qui sépare deux perforations. Or, nous ne connaissons en France que Gaumont pour placer la barre de cadrage à cet endroit. Aux États-Unis, en revanche, cette particularité est un peu plus répandue.Une première identification se précise donc : il pourrait s’agir soit d’une production Gaumont, soit d’une production américaine, probablement antérieure à 1909.

Le filet se resserre, le but étant de restreindre le plus possible le champ d’investigation.

Ce que l’on voit à l’image : deux inscriptions…

Procédons maintenant à l’examen de l’image en elle-même. Que représente-t-elle ? Nous voyons de nombreux personnages, certains assis, d’autres debout, devant ce qui peut ressembler à des stands de fête foraine. Sur l’une des tentes figure l’inscription en anglais « Zingara Palmist » (que l’on peut traduire sommairement par « chiromancienne »), d’où provient de toute évidence le titre attribué jusque-là au film. Nous pouvons noter par ailleurs la présence d’une autre inscription en anglais sur le stand voisin de la chiromancienne : « Ice cold lemonade », ce qui confirme la probable nationalité américaine du film.

 

 

 

 

 

Présence d’un bidon avec la mention « Ice cold lemonade » dans le décor

L’intrigue reste floue : une femme inspecte la main d’un homme, en prélève une empreinte et semble reconnaître en lui un criminel ; deux policiers cachés derrière un stand observent la scène. L’intégralité du fragment se déroule dans ce seul décor.

Un autre élément attire l’attention. Une inscription, difficile à déchiffrer au premier abord, apparaît sur l’un des pans de l’ouverture de la tente. Si l’on observe bien, il s’agit d’un V surmonté d’un aigle. Nous comprenons vite qu’il s’agit du logotype de la Vitagraph, une société de production américaine. Et d'expérience, nous savons que cette figure n’apparaît dans le décor qu’entre 1906 et 1910.

Photogramme montrant le logotype Vitagraph sur un pan de la toile de tente du décor

L’addition de tous ces indices permet donc d’envisager qu’il s’agit d’un film américain produit par la société Vitagraph entre 1906 et 1909, dans lequel une femme se livre à l’identification d’un criminel en inspectant les lignes de sa main.

La recherche documentaire dans une revue américaine en ligne

La dernière étape consiste à consulter les sources d’époque : journaux corporatifs, catalogues, etc., en espérant que ces quelques indices suffiront à concentrer les recherches sur un petit corpus de films.

Or, la production Vitagraph comprend près de 450 films dans la période qui nous intéresse ! Aussi faudra-t-il s’armer de patience avant de trouver le titre correspondant au fragment.

Pour cela, la première source vers laquelle nous nous tournons est la revue américaine The Moving Picture World, parue à partir de 1907 et qui comporte de nombreux résumés. Elle présente l’avantage d’être en ligne sur le web avec la possibilité de lancer une recherche par mot dans le texte intégral.

Résumé du film A Wife’s Devotion paru dans The Moving Picture World (2 mai 1908)

Mots clés : qui cherche trouve !

Guidés par les mots « palmist » (« chiromancienne »), « print » (empreinte) et « fair » (fête foraine), nous découvrons que le fragment examiné correspond au film intitulé A Wife’s Devotion (Une épouse dévouée), sorti en 1908, d’une longueur initiale d’environ 212 mètres.

Il s’agit d’un film considéré jusque-là comme perdu. L’histoire édifiante d’une épouse dévouée, qui réhabilite son mari soupçonné de crime.

Cette identification est confirmée par une photographie parue dans un encart publicitaire de la revue Views and Film Index, dans lequel apparaît l’actrice visible sur le fragment, vêtue du même costume.  

Photo d’une autre scène du film parue dans Views and Film Index. On y reconnaît le costume de l’actrice principale.
Le décor de cette scène présente le même logotype Vitagraph (au fond en haut).

Traduction du résumé du film paru dans Views and Film Index : A Wife’s Devotion (Vitagraph)

La scène d’ouverture de ce film extrêmement intéressant montre un vagabond à l’allure douteuse quémandant au domicile d’un ouvrier. La femme lui donne une tranche de pain, qu’il jette lorsqu’elle rentre dans la maison. Le propriétaire arrive pour percevoir son loyer, le reçoit, puis repart après avoir complimenté ses locataires pour leur beau bébé. Le vagabond est resté dehors, et alors que le propriétaire sort en comptant son argent, il l’attaque, le poignarde à mort et pousse son corps dans les escaliers de la cave. Il s’essuie les mains sur une salopette appartenant à l’ouvrier et laisse involontairement l’empreinte de sa propre main sur le mur de la maison.

Le mari part ensuite pour son atelier, sans savoir qu’un meurtre a été commis à son domicile. Pendant son absence, le crime est découvert : policiers et badauds se pressent autour du cadavre. L’excitation est à son comble, et les soupçons se portent naturellement sur le charpentier. Sa femme proteste de son innocence, mais les détectives, avec l’aide d’un voisin réparateur, arrêtent l’homme. Ramené chez lui face au corps, aux vêtements ensanglantés et à la serviette tachée, il clame son innocence, que seule sa femme croit. Emprisonné, il reçoit la visite de son épouse fidèle, qui lui réaffirme sa confiance. Elle se souvient alors du mendiant rôdant ce jour-là et se convainc de sa culpabilité.

À la fête foraine, la femme scrute chaque visage jusqu’à reconnaître le véritable assassin. Elle flirte avec lui et, par une habile ruse, obtient l’empreinte de sa main, identique à celle retrouvée sur la maison. Ébranlée par la découverte mais déterminée, elle poursuit son plan. Elle boit avec lui, fait signe à un policier de les suivre, puis l’attire dans une chambre modeste. Elle l’enivre, fouille la pièce et découvre des papiers appartenant au propriétaire ainsi que le couteau du meurtre. Quand le criminel tente de se relever, elle le frappe avec une bouteille, court prévenir les policiers, qui arrêtent enfin le véritable coupable.

De retour auprès du mari innocent, on le voit conduit par les gardiens de la prison vers l’échafaud. Un messager surgit, annonçant au directeur que l’épouse du condamné est à la porte avec sa grâce. Elle entre avec un détective, présente les preuves disculpant son mari, et celui-ci est immédiatement libéré, son innocence pleinement rétablie.