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"Une minute pour une image" par Agnès Varda
13/01/2026
En 1983, la série "Une minute pour une image" réalisée par Agnès Varda est diffusée chaque soir sur FR3. Une photographie apparaît dans le silence puis est annotée d'un commentaire. Une rencontre entre auteur, conteur et spectateur se fait au gré de la diffusion télévisuelle. La collection déposée au CNC nous plonge au cœur de la réflexion inédite d'une artiste sur son rapport à l'image.
Genèse d'une création télévisuelle
En 1983, la cinéaste Agnès Varda se lance avec la chaîne de télévision FR3 et le Centre National de la Photographie dans la réalisation d'une série de court-métrages permettant la présentation de photographies. La série "Une minute pour une image" apparait sur les écrans télévisés à partir du 31 janvier 1983 et quotidiennement, jusqu’au 22 juillet 1983, et dévoila ainsi chaque soir – à 23 heures – une image photographique accompagnée d’un commentaire en voix off.
Agnès Varda étudie à l’École du Louvre et à la faculté des lettres de Paris. A partir de 1948 et pendant dix ans, elle fut l’une des photographes attitrés du Théâtre National Populaire et du tout jeune Festival d’Avignon fondés par son ami sétois, Jean Vilar. Mais, c’est en 1954 qu’elle se lance avec énergie dans l’aventure cinématographique avec La Pointe courte, film souvent présenté comme précurseur du mouvement de la Nouvelle Vague. Néanmoins, son ancrage dans le milieu photographique est toujours présent : dans chacun de ses films, la photographie s’invite dans l’image.
C’est d’ailleurs sur ce modèle que sera réalisé "Une minute pour une image". Tournée en 1982, en 35 mm, la série se compose de 170 émissions d’une durée d’environ deux minutes chacune. Il s’agit d’une série documentaire organisée en 14 « Albums imaginaires » créés par différentes personnalités. L’intégralité de la série est déposée dans les collections du CNC. Finalement, ce sont près de 900 éléments argentiques qui la composent matériellement.
Au fil des émissions, la série prend la forme d’un grand album de famille traversant les décennies en images. Chaque album possède son histoire, chaque photographie suscite un nouveau récit. Tous les soirs, une nouvelle carte postale est envoyée au téléspectateur.
© Illustration imaginée et conçue dans le cadre de cet article
Un projet sériel avant-gardiste
L’intérêt de la série réside dans la réception et la perception d'une photographie par un spectateur... l'image doit être regardée pour ce que sa perception contemporaine dit d'elle. Avec ce court épisode journalier, le spectateur se fait sa propre idée de ce que peut être et ce que veut dire la photographie, grâce à l’intercession brève du lecteur-commentateur, il s'approprie une image.
L'expérience est inédite ; l’ensemble des images se voit désormais présenté sous forme « impalpable ». Le spectateur, à défaut de tourner les pages d'un album de famille composé d’images qu'il aurait collectionnées au fil du temps, découvre, chaque soir, une nouvelle image dont il ignore presque tout. Le rendez-vous quotidien attise la curiosité et l'audience est fidèle au programme.
A 23 heures, une photographie apparaît mais d'abord, le générique se déploie. Dans une succession d'images très brèves et rapides, c'est l'œil qui est mis en exergue ; iris de caméra, œil de lynx, œil gravé, image au creux d'un œil, œil ouvert, œil fermé... Dès les premières secondes du générique, l'émission fait appel au regard.
Restitution du générique de l'émission
En voix off, animant cette succession d'images, Agnès Varda chuchote « pho-to-gra-phie » de manière rythmée et marquée. Puis, elle conclut par un nouveau « photographie » très rapide cette fois, qu'elle répète, ponctué par le bruit du moteur d'une caméra. Finalement, la photographie d'une fenêtre amène au générique puis au titre "Une minute pour une image", projetés sur des photogrammes de pellicule argentique.
L'image retenue pour l’émission apparaît à l'écran et ouvre une plage de silence d’ une dizaine de secondes, temps consacré à sa seule contemplation. Une minute de commentaire – anonyme d’abord - vient ensuite animer cette image, dans laquelle la caméra zoome, recadre selon les paroles qui l’accompagnent. Les mouvements rendent la photographie mobile et dialoguent avec le commentaire. Les détails de l’image sont relevés par le commentateur et les mouvements, qu’il dicte à la caméra. Puis l'image se retrouve à nouveau plongée dans le silence durant les dix dernières secondes. À la fin de l'épisode, après ce court silence, un générique donne les références de l’œuvre. Le spectateur peut ainsi situer la photographie qu'il vient de découvrir. Après l’exploration, vient l’identification, qui ne trouble pas cette expérience révélatrice.
Une nouvelle manière de penser l'image
Chaque album est associé à une personnalité sollicitée par Agnès Varda. Parmi elles, Robert Doisneau (photographe), Christian Caujolle (directeur artistique), Henri Cartier-Bresson (photographe), Samia Saouma (galeriste), Marc Garanger (photographe et cinéaste), Nadja Ringart (sociologue et militante féministe), Jean-Michel Folon (artiste peintre, graveur et sculpteur), Jacques Monory (artiste peintre), Sarah Moon (photographe), Georges Fèvre (tireur de photographies argentiques), Robert Delpire (éditeur, galeriste et producteur), Claude Nori (photographe). Très vite, on remarque que ces personnalités n'ont pas été choisies au hasard. Intimement liées à l'art photographique, elles vont composer des albums inspirés par des thématiques qui leur sont familières ; l’art, le corps, l'intime, le souvenir, les visages etc. Chaque album déploie son lot d’images dont le commentaire extrait les traits et les attraits.
Une fois la sélection de personnalités et leur choix de photographies arrêtés, il revient à Agnès Varda de trouver les commentateurs. On peut ainsi écouter la voix d'Annie Fratellini, célèbre clown, commenter une photo d'Alain Resnais de l’acteur burlesque Buster Keaton. On peut entendre l'innocence de la voix du tout jeune Mathieu Demy, fils d’Agnès Varda et de Jacques Demy, commentant la photo d'une femme enceinte. Mais Varda sollicite également des anonymes : on peut ressentir l'enthousiasme d'une boulangère lorsqu'elle parle de ses pains chauds à peine sortis du four. Parfois, le commentateur reconnaît la photographie et en donne une description plus fine et plus savante, exprimant aussi son degré de connaissance et de curiosité. Entraînée et motivée par l'image photographique, l'histoire se dessine, le montage se trame, la caméra capte les images et enregistre les détails, révélés par le commentaire.
Les photographies, anciennes ou contemporaines, deviennent, grâce au commentaire, de réels fragments de vie. Chaque commentateur se dévoile face à l'image qu’il regarde et doit accompagner. Ainsi, commentateur et spectateur observent et dialoguent ensemble le temps d’une minute.
Et après ?
"Une minute pour une image" serait une forme canonique de modèle d'éducation artistique, à la fois théorique et pratique sur notre rapport sensible aux images. On rêve d’une rediffusion de cette série ou de son édition en DVD afin que la magie de la photographie… et d’Agnès Varda opèrent encore et encore.
Tournage de Cléo de 5 à 7, Liliane de Kermadec, 1961 - Album imaginaire n° 14 d’Agnès Varda, photographie n° 9 commentée par Agnès Varda