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Alfred Machin : entre aventure, guerre et innovation chez Pathé frères
09/07/2026
Alfred Machin et sa panthère Mimir © DR
Aventurier, inventif et passionné de cinéma, Alfred Machin fut l’un des opérateurs les plus originaux de la maison Pathé frères. Explorateur en Afrique, pionner multiforme du film de fiction belge et hollandais, dresseur d’animaux…, il a mis ses qualités de cinéaste et son audace technique au service de la recherche et de l’armée tout en dénonçant les ravages de la guerre. À travers ses films, ses inventions et son goût du spectaculaire, il illustre un cinéma en perpétuelle transformation, jusqu’à l’orée du parlant
Des débuts d’aventurier : films de chasses spectaculaires en Afrique (1877-1910)
Né le 20 avril 1877 à Blendecques (Pas-de-Calais), orphelin à 17 ans, Alfred Machin s’engage en 1896 dans l’armée, au 2ᵉ régiment de spahis en Algérie, où il sert quatre ans. Après cette expérience militaire, il devient reporter photographe pour L’Illustration.
En 1907, il convainc Charles Pathé de financer une première expédition cinématographique en Afrique (1907-1908), suivie d’une seconde (1909-1910). De ces voyages, Machin rapporte des bandes spectaculaires : grandes chasses filmées dans la jungle, au cœur du danger, grâce à un téléobjectif de son invention avec lequel il conjugue approches ethnographiques et pédagogique.
Les expéditions filmées : ce qu’il reste
Les conditions climatiques en Afrique ont détérioré la majeure partie des négatifs de la première expédition, dont Pathé frères ne pourra exploiter que trois sujets : Chasse à l’hippopotame sur le Nil bleu, Chasse au crocodile et Chasse à la panthère. De la seconde expédition il reste trois séries : Voyage en Afrique (10 bandes), Les grandes chasses en Afrique (7 bandes), Voyages en Egypte (4 bandes).
Pionnier du film de fiction belge et hollandais, auteur de comédies animalières et d’un mélodrame d’anticipation contre la guerre (1909-1914)
Entre deux expéditions, en 1909, il réalise pour Pathé frères et la Belge-Cinéma une quinzaine de documentaires et un drame, Le Moulin maudit, signant ainsi le premier film de fiction belge.
En 1910, Pathé l’envoie aux studios de Nice (ancienne fabrique de savon et son terrain attenant achetés par la société en 1908 afin d’y créer des studios de cinéma) pour tourner des comédies produites par la Comica, telles que Babylas a hérité d’une panthère, Madame Babylas aime les animaux, Little Moritz chasse les grands fauves… (1911). Y apparaissent sa panthère Mimir et d’autres animaux sauvages ramenés de ses voyages qui deviennent la marque de ses films.
Il inaugure ensuite la production cinématographique hollandaise avec une quinzaine de titres pour la Hollandsche Film (1910-1911), parmi lesquels L’Or qui brûle (1911), L’Âme des moulins (1911), La Révolte des gueux (1911), avant de retourner en Belgique en 1912 où il enchaîne le tournage de comédies, de drames et d’actualités. Citons La Fille de Delft, Le Diamant noir, M. Beulemeester garde-civique (1913).
En 1914, il réalise Maudite soit la guerre !, un mélodrame d’anticipation, qui dénonce l’absurdité des conflits et la propagande militariste, mettant en scène, à grand renfort de moyens, le rôle de l’aviation dans un conflit moderne. Le film préfigure ainsi l’utilisation de nouvelles technologies à des fins militaires dans les mois qui suivent sa sortie.
Déjà en 1910, Machin avait participé, en tant qu’opérateur, au premier essai de cinématographie aérienne pour l’armée avec du matériel Pathé qu’il avait fixé ingénieusement à l’appareil afin que « l’autorité militaire [puisse] savoir quelle utilité on peut tirer de cette innovation pour les levées de plans et la reconnaissance des troupes » 1.
Pionnier du cinéma militaire (1914-1917) : opérateur de la Section cinématographique de l’armée (SCA), recruté par D.W. Griffith
Mobilisé le 15 septembre 1914 au 18ᵉ escadron du train, puis muté à l’artillerie et à l’État-Major général, Machin rejoint en 1915 la Section cinématographique de l’armée (SCA), aux côtés des trois opérateurs des maisons Gaumont, Éclair et Éclipse.
On lui attribue 101 films tournés pour la SCA entre 1915 et octobre 1917, qui mettent en lumière la guerre « moderne » dans tous ses aspects : armées au front, revues militaires, visites officielles, territoires reconquis ; vie quotidienne des soldats ; innovations technologiques : télégraphe (Télégraphe aux armées, 1917), aviation (L’Aviation au front, 1915), artillerie (L’Obusier français de 370, 1915) ; organisation sanitaire (L’Ambulance automobile chirurgicale, 1916.
Une vingtaine de films pour le CARD restaurés par le CNC sur les ravages de la guerre en Picardie
A l’aube de l’entrée en guerre des États-Unis dans le conflit, l’américaine Anne Morgan, fille du banquier John Pierpont Morgan, vient en France pour secourir les populations sinistrées de Picardie.
Elle collecte des fonds dans son pays natal et crée en avril 1917, le Comité américain pour les régions dévastée (CARD), établi dans un baraquement sur les ruines du château de Blérancourt. Ce comité apportera une aide matérielle, médicale, éducative et sociale pour relancer les infrastructures de la région picarde.
Son audace et sa maîtrise visuelle attirent l’attention de David Wark Griffith, qui lui confie en 1917 des prises de vues sur le front français dans les ruines de Lassigny [2] pour Hearts of the World (Cœurs du monde).
Puis, de juin à octobre 1917, pour l’Américaine Anne Morgan et son Comité américain pour les régions dévastées (CARD), il filme neuf bandes destinées tant à témoigner des conséquences dévastatrices du conflit qu’à lever des fonds pour la reconstruction en Picardie.
Son travail audacieux vaut à « ce sous-officier énergique et plein d’entrain » d’être cité en septembre 1917 à l’ordre du quartier général par le chef d'état-major de la IIIe armée [3] pour « ses qualités exceptionnelles d’opérateur [jointes] à la volonté de remplir sa mission de la manière la plus intéressante ».
Inventeur de dispositifs pour filmer la guerre (1917-1918) : caméra-mitrailleuse, appareil à escamotage automatique
Machin ne se contente pas de filmer : il adapte et invente du matériel.
Ainsi l’essayiste Francis Lacassin note que Machin a perfectionné « pour la SCA un dispositif synchrone caméra-mitrailleuse particulièrement efficace pour filmer les combats aériens » [4].
Machin propose également à la Direction des Inventions « un appareil photographique à escamotage automatique, permettant la prise de vues à distance des panoramas et le repérage par les lueurs » [5] .
Cette invention lui vaut d’être affecté à la Section de cinématographie technique de la Direction des Inventions à partir du 3 octobre 1917 pour en assurer la fabrication dans un premier temps, puis à compter du 1er février 1918, en tant qu’opérateur6. Il contribue ainsi à moderniser cette guerre, où l’évolution des techniques photographiques et cinématographiques est mise au service de la technologie militaire.
Réalisateur indépendant : studios de Nice et société familiale (1920-1929), Les Films Alfred Machin
Après la guerre, Machin s’installe à Nice avec son épouse Germaine Lécuyer, actrice présente dans ses films depuis 1912. En 1920, il rachète les studios Pathé de Nice et fonde sa société, Les Films Alfred Machin.
Le Manoir de la Peur © restauration CNC d’après le matériel de la Cinémathèque française.
De 1920 à 1924, il réalise 11 films, souvent en collaboration avec Henri Wulschleger. Les pensionnaires de sa ménagerie y apparaissent quasiment systématiquement. Le film Bêtes… comme les hommes (1922) est entièrement interprété par des animaux. Dans L’Énigme du Mont Agel (1924) ou Le Cœur des gueux (1924), son chimpanzé Auguste et son fils Cloclo forment son duo fétiche.
Il s’essaie au fantastique avec Le Manoir de la peur (1924), sans succès public. Confronté à des difficultés financières, il réduit ses propres productions, en revanche il met son inventivité au service des autres : studio ambulant pour tournages extérieurs, laboratoire modernisé, location de matériel.
Il prépare une nouvelle expédition africaine, cette fois avec l’idée d’expérimenter le son. Il meurt peu après d’une crise cardiaque le 16 juin 1929, en plein travail. Tout en revenant sur ses premières aventures cinématographiques, ce dernier projet témoigne de sa soif intacte d’innover et d’explorer sans cesse de nouveaux horizons.
Sources bibliographiques
Ce texte a pour source principale l’ouvrage biographique et filmographique :
Alfred Machin, de la jungle à l’écran, Francis Lacassin, Dreamland Editeur, Paris, 2001.
Voir également :
Alfred Machin Cinéaste/ Film-maker, Eric de Kuyper, Cinémathèque Royale de Belgique, Bruxelles, 1995.
Les Films d’actualités de la Grande Guerre, Laurent Véray, SIRPA / AFRHC, Paris, 1995
Machin, Maryline Desbiolles, J’ai lu, 2021