• Autour d'une œuvre

Du roman "L’Espoir" au film "Sierra de Teruel" 

09/12/2025

Résumé de l'article

L’année 2026 marque les quatre-vingts ans de la création du Centre national du cinéma et de l’image animée et le cinquantième anniversaire de la mort d’André Malraux. Pour commémorer ces deux évènements, le CNC a entrepris la restauration de "Sierra de Teruel", l’unique film de l’écrivain et homme politique. Grâce au travail des documentalistes et du laboratoire du CNC, le festival de Cannes met à l’affiche la version originale de cette œuvre, invisible depuis 1939, dans une nouvelle restauration 4K. La version du film sortie en salles en 1945 est également restaurée et retrouvera le public à l’automne.

Un récit de la guerre civile espagnole

En août 1936, deux jours après le soulèvement du Général Franco, André Malraux rejoint les forces républicaines. Il devient le commandant de l’escadrille España, composée de volontaires étrangers. Blessé en mission, il abandonne son poste et écrit L’Espoir, une épopée de la guerre civile espagnole.

Un tournage interrompu

En 1938, le gouvernement républicain espagnol demande à Malraux de tourner un film sur le même thème. Il se rend en Catalogne et entreprend le tournage d’un long métrage inspiré de son livre. Mais en janvier 1939, l'avancée franquiste interrompt son projet [1]. Malraux rassemble ses rushes, quitte Barcelone et rentre en France. Grâce au soutien de son ami, le producteur Édouard Corniglion-Molinier, il monte, sonorise et termine son film [2].

Max Aub et André Malraux sur le tournage de « Sierra de Teruel »

Une exploitation avortée par la guerre

Le 3 juin 1939, une première projection privée est organisée à Paris pour les autorités républicaines en exil. Le mois suivant, une seconde projection se déroule à la Cinémathèque française, alors domiciliée au palais de Chaillot. Le 11 août, le film est présenté à la presse sous le titre Sierra de Teruel. Sa sortie est annoncée aux alentours du 15 septembre, dans trois salles parisiennes. [3]

Malheureusement, le film est interdit en raison de l’entrée en guerre de la France. Sous l’Occupation, les Allemands, hostiles aux idées véhiculées dans le film, tentent d’en détruire les différents éléments, sans y parvenir entièrement.

 

Un nouveau montage

À la fin de la guerre, en octobre 1944, le film réapparaît. D’abord projeté en privé, il est ensuite accepté par la SOGEC (la Société de Gestion et d’Exploitation des Cinémas, l’ancêtre d’UGC) pour une diffusion publique, à condition d’y apporter des modifications, notamment sur la scène finale jugée trop longue. Ces changements retardent la sortie. Finalement, la SOGEC prétexte d’autres engagements et renonce à sa distribution. [4]

Les modifications apportées sont les suivantes :

  • Une introduction de l’homme d’Etat Maurice Schumann est ajoutée
  • Le titre et le générique sont modifiés ; le nom du décorateur V. Petit est supprimé
  • Des cartons explicatifs débutent chaque chapitre du film
  • Une séquence de bombardement est remontée
  • Dix-neuf plans sont supprimés et la scène finale du film est remontée

Une exploitation restreinte et un nouveau titre

Le film est projeté dans sa nouvelle version le 1er mars 1945 à la salle Pleyel [5], puis le 14 mai à la Maison de la chimie par les Jeunesses cinématographiques [6]. Le 13 juin, il est diffusé au cinéma Max Linder sous le titre Espoir, pour profiter du succès du roman [7]. En décembre 1945, le film reçoit le prix Louis Delluc.

Sa diffusion reste cependant limitée, les exploitants voulant tourner la page de la guerre.

Le film a survécu en deux versions :

Version 1939 (72 min) : une copie nitrate est conservée à la Cinémathèque française et une autre à la Library of Congress. Elle aurait été offerte par Malraux à Archibald Mac Leish, le directeur de l’institution. Elle a été restaurée dans les années 1990 par la Cinémathèque espagnole.

Version 1945 (75 min) : le CNC conserve le négatif original remonté et un interpositif nitrate. Ces éléments ne comportent pas de sous-titres français, ajoutés lors du tirage. Sa durée, supérieure à celle de 1939, s'explique par l’ajout d’un prologue de 3 minutes de Maurice Schumann.

[1] La Nef (1er juin 1945), article de Denis Marion intitulé « L’Espoir, film d’André Malraux » [2] Libération n° 5118 (3 novembre 1997), article d’Edouard Waintrop intitulé « La guerre d’Espagne retrouve son Espoir » [3] 1895 n° 76 (été 2015), article de François Albera [4] Combat (12 mai 1945), encart non signé intitulé « Les exploitants contre le cinéma » [5] Combat (27 février 1945), rubrique « Les spectacles » / [6] Combat (13 mai 1945), rubrique « Les spectacles » / [7] 1895 n° 76 (été 2015), article de François Albera