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Mais qui était Irène Strozzi : enquête autour d’une figure oubliée.
12/12/2025
Le catalogage d’un court métrage, signé d’un mystérieux « I. Strozzi » a révélé une petite histoire méconnue du cinéma français. Elle nous a conduit sur les traces du comédien Pierre Brice et d’une danseuse oubliée.
Une mystérieuse réalisation
L’investigation commence par le catalogage d’un court-métrage de fiction sobrement intitulé Paris : place de la Concorde et réalisé, selon le générique, par I. Strozzi aux alentours de 1965, d’après la date de fabrication du négatif. Tout semble clair et l'enregistrement du matériel dans la base de données peut commencer.
Réalisateur et film ne figurant pas dans le catalogue, des notices documentaires sont à créer. Mais qui est « I. Strozzi » ?
Une recherche nous montre qu’une Irène Strozzi est créditée en tant qu’actrice dans deux films en 1935 et 1947. Notre titre date des années 1960 et I. Strozzi n’occupe pas la même fonction.
C’est intriguant. Depuis 1944, tout film destiné à une projection publique en salles en France, qu’il soit court ou long, doit avoir un numéro de visa d’exploitation. Ce n’est pas le cas ici. Si le film n’est pas sorti en salles, où donc a-t-il été montré ? Le recherche au sein des archives télévisuelles est infructueuse. Alors, qui a diffusé ce film et quelle est son histoire ?
Quand le catalogage devient enquête
Pour ressourdre l’énigme, observons le générique attentivement. Il nous révèle que l’auteur de l’idée originale est un certain P.L. Le Bris, plus connu sous son nom d’artiste, Pierre Brice. C’est une figure importante du cinéma populaire français et très célèbre Outre-Rhin, pour son rôle de Winnetou, un Indien, dans une série de westerns allemands des années 1960.
Pourquoi le nom de Pierre Brice figure-t-il dans ce court-métrage à un poste un peu inattendu vu sa carrière de comédien ? Sa biographie révèle qu’en 1958, encore débutant, il a joué dans la pièce de théâtre Les Parisiens mise en scène par Christian Gérard et écrite par… Irène Strozzi ! Ces informations exaltent notre curiosité. Alors que nous pensions que l’actrice des années 1930 n’était pas liée à I. Strozzi, réalisatrice de notre court-métrage, le doute revient et le mystère s’épaissit. Qui est Irène Strozzi ?
A la recherche d’Irène Strozzi
Les premières recherches la concernant dans les milieux du cinéma sont infructueuses. Un site Internet, qui localise sa sépulture dans un cimetière de l’Essonne, se réfère à un article du quotidien allemand Die Zeit où Pierre Brice déclare :
« Irène Strozzi, m'a fait devenir civil après mon service militaire et m'a tout appris sur le show business et tout ce que je ne savais pas sur la vie. » [1]
Le lien est établi ! En effectuant une recherche couplée Pierre Brice/Irène Strozzi, nous découvrons d’autres indices concordants. Sur un site de vente en ligne, on trouve un buste de Winnetou, réalisé par Irène Strozzi. Un autre propose à la vente des archives et objets relatifs à Pierre Brice. Parmi ceux-ci un lot de documents de production pour la société Lip Film, créée par Pierre Brice en 1964, incluant un courrier adressé à Irène Strozzi.
La société Lip Film : une affaire franco-suisse
Nous avons ainsi la preuve que Pierre Brice et Irène Strozzi ont travaillé ensemble dans les années 1960. Lip Film, n’est autre que la société de production mentionnée au générique de Paris : place de la Concorde. Le site de vente aux enchères précise même que « Pierre Brice était très actif comme producteur à succès d’une série de film pour enfants à Rome. Même les thèmes et les scénarios venaient de lui ou de la main d’Irène Strozzi. » [2]
Il reste à déterminer la nationalité de notre film. Lip Film siège à Fribourg, mais quel Fribourg ? La ville suisse du canton de même nom, le Fribourg-en-Brisgau allemand située dans la Forêt-Noire ou la petite commune française de Moselle ?
Le générique en français du négatif déposé oriente vers la Suisse ou la France ; on ne trouve d’ailleurs pas trace du film en Allemagne. Mais la société en question n’a pas laissé d’autres traces. Ce qui est sûr, c’est que Paris : place de la Concorde est l'indice d’une belle relation entre deux personnalités : celle d’un jeune homme de 25 ans de retour d’Indochine, Pierre Brice, et une danseuse de music-hall de 20 ans son ainée et qui l’accompagne au début de sa carrière.
La carrière méconnue d’Irène Strozzi
En 2023, Maja Đurinović signe un article sur Irène Strozzi sur le site Internet Hrvatsko Glumiste. Elle y retrace sa carrière de danseuse [3]. Elle nous apprend qu’elle est née en Russie le 15 avril 1909 sous le nom d’Irena Aleksandrovska. Sa famille fuit son pays au début des années 1920 et se réfugie à Zagreb. En 1925 à 16 ans, elle entre au Ballet de Zagreb où elle reste 5 ans. En 1931, elle s’engage auprès de l’opéra de Lviv en Ukraine. Elle épouse le metteur en scène Tito Strozzi de 17 ans son ainé, tombé amoureux d’elle en 1926 à Zagreb. Il meurt en 1970 et elle conserva son nom.
Elle s’installe à Paris au début des années 1930 et se produit pendant 3 ans aux Théâtre des Folies-Bergère avant de se tourner vers le chant. Elle tourne dans deux films dont Fanfare d’amour de Richard Pottier (1935), qui donna lieu à un remake bien connu Certains l'aiment chaud (Nobody is perfect, Billy Wilder, 1959). Elle joue aussi dans des opérettes à Zagreb en 1933 et 1936 puis à Paris au Théâtre de l’Etoile en 1945 dans On cherche un roi, puis au Théâtre des Capucines dans Les Aventures du roi Pausole en 1947. La même année, elle tourne dans le film Erreur judicaire de Maurice de Canonge.
Elle rencontre, sans doute, Pierre Brice au milieu des années 1950 à son retour de la guerre d’Indochine.
En 2006 Oliver Schwehm et Vincent Froehly réalisent le documentaire Pierre Brice, l’illustre inconnu du cinéma français. Ils n’y mentionnent pas Irène Strozzi. Son nom et son souvenir se sont perdus avec le temps. Elle passe de la lumière des projecteurs des salles de spectacle des années 1920 et 1940 à l’ombre d’une vedette de western à qui elle semble s’être entièrement consacrée. Elle décède en 1985 à l’âge de 76 ans, dans un oubli complet, jusqu’à la découverte du court métrage Paris : place de la Concorde.
Une belle occasion nous est donnée aujourd’hui de lui rendre hommage.