- Techniques du cinéma
Le procédé Keller-Dorian et ses couleurs : "Biarritz, plage moderne"
06/08/2026
Planche contact Biarritz, plage moderne, Roger Hubert, 1928
Sur une plage de Biarritz, à l’été 1928, des baigneurs jouent, plongent, s’étendent au soleil, tandis qu’une caméra circule parmi eux. Ce film, Biarritz, plage moderne, fait partie des quelques œuvres tournées avec le procédé Keller-Dorian. Il restitue les couleurs vives de la célèbre station balnéaire et constitue aujourd’hui une invitation précieuse à voyager dans le temps.
Biarritz, plage moderne, Roger Hubert, 1928. Photogrammes issus du négatif
Un procédé couleur complexe en avance sur son temps
Le procédé Keller-Dorian est un système de cinéma en couleur additif mis au point par le physicien français Rodolphe Berthon au début du XXe siècle. Il repose sur une pellicule lenticulaire qui sépare les couleurs rouge, vert et bleu lors de la prise de vue, puis les recombine à la projection pour restituer l’image en couleurs.
Albert Keller-Dorian, patron d'une entreprise d'impression de tissus, de papiers peints et de photogravure, s’intéresse à l’invention de Berthon. Il cherche alors à mettre au point une machine de gaufrage, c’est-à-dire une machine qui imprime en relief de très fines stries (micro-lentilles) sur la pellicule en la pressant contre un cylindre gravé, élément essentiel du procédé lenticulaire. La fabrication du film à support lenticulaire est perfectionnée en 1923.
Malgré quelques essais de tournage (notamment pour des scènes de Napoléon d’Abel Gance), le procédé ne dépasse jamais vraiment le stade expérimental car le principal obstacle reste la fabrication industrielle de copies de projection de qualité. Pour être restituées, les images nécessitent l’usage d’un projecteur spécifique capable de recomposer les trois bandes chromatiques. Cette contrainte technique limite sa diffusion.
Le Keller-Dorian peine à trouver son public, face notamment à la concurrence d’autres systèmes chromatiques. L’arrivée du Kodachrome, plus léger, plus maniable et du Technicolor ne favorise pas son déploiement. Le procédé disparaît progressivement, relégué au rang d’expérience technique. Le procédé Keller-Dorian, rebaptisé Thomsoncolor, sera repris après la Seconde guerre mondiale par Thomson.
Les films tournés selon ce procédé constituent aujourd’hui des pièces rares dans les collections des institutions patrimoniales de cinéma.
Un film rare tourné à Biarritz
Biarritz, plage moderne (1928), réalisé par Roger Hubert, est un court-métrage qui offre une visite de la station balnéaire dans l’entre-deux-guerres. A premières vue, le matériel nitrate en 35 mm expose divers paysages en noir et blanc mais la pellicule laisse entrevoir des photogrammes en relief – que l’on pourrait comparer aujourd’hui à une projection 3D.
La visite de la ville de Biarritz présente son casino, ses plages et le Rocher de la Vierge. Les falaises surplombent la baie et les promeneurs envahissent les plages, piquées de parasols. Certains enfants s'amusent dans les hautes vagues de l'océan, d'autres plongent du haut des rochers. Étendus sur le sable, des estivants profitent du soleil.
La caméra alterne plans fixes et travellings latéraux le long du rivage, glissant parmi les corps étendus, les baigneurs dans l’eau et les promeneurs sur le sable. Elle observe davantage qu’elle n’interagit. Malgré la foule, les regards caméra restent rares.
Quelques moments viennent pourtant rompre cette distance. Une femme salue l’opérateur d’un geste de chapeau, une autre semble poser avec un discret sourire.
C’est surtout dans les derniers plans que le rapport au filmeur change radicalement : un groupe de personnes joue à saute-mouton face à la caméra, puis dialogue avec elle. Le mouvement se poursuit autour de l’appareil, qui devient un partenaire de jeu. La caméra est intégrée à la scène, presque comme un personnage.
La rubrique « La Semaine cinématographique » de l'annuaire Le Tout-Cinéma [1] précise que le film a fait partie du programme des quelques projections du procédé en France le 24 octobre 1928.
La même année, Roger Hubert aurait fait plusieurs démonstrations de ce système dit du « film gaufré » 2. Peu de projections sont organisées en faveur du procédé mais le film interpelle le public. On peut lire dans la presse :
« Ces baigneurs sur la côte basque vivent mieux devant nous dans la splendeur de ces couleurs vives ».[3]
« Biarritz, plage moderne constitue un hymne à la beauté. […] Ce dispositif permet de saisir facilement des instantanés colorés. […] Quelle joie, pour l’œil, de retrouver, avec la forme des choses, leur parure vibrante ! » [4]
À ce jour, la restauration de ce procédé reste un défi majeur. Quels outils utiliser pour rendre l’expérience d’origine aux spectateurs sans le projecteur adapté ?
Conservé dans les collections du CNC, Biarritz, plage moderne témoigne autant d’une expérimentation technique oubliée que d’un regard très moderne porté sur les corps, l’espace et le mouvement.
Le Musée Albert-Kahn conserve une très belle collection de films tournés selon le procédé Keller-Dorian commandités par Albert Kahn et réalisés autour de sa propriété au Cap Martin, à Paris et en Bretagne.
[1] « La Semaine cinématographique », Le Tout-Cinéma, 8ème année, 1929, p. 980bis. / [2] Pierre Billard, L’Âge classique du cinéma français, du cinéma parlant à la Nouvelle Vague (1928-1959), Flammarion, 1995, p. 24. / [3] Jean Marguet, Cinémagazine n° 44, novembre 1928 / [4] Maurice Laban, Midi Socialiste, 7 novembre 1928.