- Techniques du cinéma
L'ONRSII : La science au service du cinéma et le cinéma au service de la science
03/09/2026
- L’ONRSII, héritage de la Première Guerre mondiale
- Un studio dédié à l’innovation optique et cinématographique
- Des équipements pour le cinéma scientifique
- Le Chronocinématographe, système Gustave Lyon : capturer des mouvements rapides
- Des restitutions d’expérience
- Répondre aux besoins de l’industrie cinématographique
- Cinéma en relief
- Notices liées
De 1915 à 1939, les ingénieurs de l’Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions (ancêtre du CNRS) ont mis au point des dispositifs optiques et cinématographiques. Dans un studio dédié, ils travaillent à des procédés de captation innovants : la microcinématographie, la chronocinématographie, la radiocinématographie, la pellicule panchromatique, le cinéma en relief.
L’ONRSII, héritage de la Première Guerre mondiale
Pendant la Première Guerre mondiale, les instances politiques et la communauté scientifique constatent à quel point le conflit s’est appuyé sur les innovations technologiques. Chars, tanks, armement, aéronautique, inventions permettant un espionnage plus discret et efficace, ont mis au premier plan les inventeurs et leurs travaux.
C’est dans ce contexte que Jules-Louis Breton, à la fois ingénieur et homme politique, prend en charge, en 1919, la Direction des recherches scientifiques et industrielles et des inventions, créée en 1915. Renommé Office national des recherches scientifique et industrielles et des inventions (ONRSII) en 1922, son objectif est d’encourager savants et inventeurs français à expérimenter et innover dans le champ de la recherche militaire, industrielle et civile. L’ONRSII reste actif jusqu’en 1939, année où le CNRS prend sa succession, achevant ainsi l’institutionnalisation de la recherche scientifique en France.
Un studio dédié à l’innovation optique et cinématographique
Si l’Office est un héritage de la guerre, ses objectifs se diversifient rapidement. La recherche civile se développe, notamment dans le domaine de l’électroménager, de l’urbanisme, de la mécanique et du cinéma.
Un studio entièrement vitré dédié à l’innovation dans le domaine de l’optique et des équipements cinématographiques est installé sur les toits de l’ancien Hôtel de Bellevue acheté à Isadora Duncan par l’ONRSII en 1919. Les ingénieurs résidents y travaillent conjointement avec des personnalités extérieures pour développer le cinéma scientifique. Les inventions concrétisent le double objectif de l’institution : œuvrer pour les chercheurs et pour l’industrie
Des équipements pour le cinéma scientifique
Le microcinématographe : aider les chercheurs à étudier des phénomènes invisibles à l’œil nu
Le microcinématographe permet aux scientifiques d’étudier des événements qui échappent à l'observation directe. Il capture des phénomènes invisibles à l'œil nu, en raison de leur rapidité, de leur lenteur ou de leur taille.
Cela permet au docteur Jean Comandon, chef du service de photographie et de cinématographie technique de l'Office, d’étudier des phénomènes biologiques comme la croissance des plantes ou le déplacement des bactéries.
Le Chronocinématographe, système Gustave Lyon : capturer des mouvements rapides
C’est le scientifique français Étienne-Jules Marey qui initie cette technique dans les années 1890. Georges Demenÿ et Lucien Bull, ses successeurs, affinent la capture des mouvements et analysent des phénomènes comme le vol des oiseaux ou la marche humaine.
Pendant la Première Guerre mondiale, Gustave Lyon, chef d’escadron d’artillerie, conçoit un appareil plus précis et spécifique, destiné à l'étude balistique. Ce dispositif permet de filmer des balles en vol à une vitesse élevée. En mai 1923, l'Office présente une version améliorée de ce chronocinématographe, alors décrit comme « un auxiliaire puissant de la recherche scientifique » [1].
La chronocinématographie est en 1923 un domaine déjà exploré, cependant son perfectionnement et son utilisation à des fins spécifiques continuent à évoluer.
Des restitutions d’expérience
Parallèlement, des outils venus de l’industrie du cinéma aident les chercheurs dans leur travail de restitution. Ainsi, les chimistes Ernest Fourneau, Jacques et Thérèse Tréfouël réalisent avec le concours de Jean Comandon le film d’animation Recherches de chimiothérapie dans le domaine des urées complexes. Le film, destiné à des étudiants en pharmacologie, utilise la technique du banc-titre employée jusqu’alors dans le cinéma d’animation, pour recréer image par image une formule chimique.
Répondre aux besoins de l’industrie cinématographique
L’ONRSII tâche d’apporter des solutions aux défis et aux besoins continus d’amélioration de l’industrie cinématographique. Sont concernées à la fois la réduction des risques lors des tournages et l'amélioration du divertissement. Le confort physique des artistes et des techniciens, le relief ou la couleur au cinéma sont des sujets de recherches fréquents.
En 19232, les résultats des recherches menées par le docteur Aron Polack sur l'éclairage des studios de cinéma sont publiés dans la revue éditée par l’Office, Recherches et inventions. Le médecin identifie de fréquentes lésions cutanées et oculaires chez les artistes travaillant dans les studios, éclairés par des lampes très puissantes.
Les essais, conservés par le CNC, témoignent des différences de contraste obtenues.
La pellicule panchromatique, non commercialisée au début des années 1920 en raison de sa faible sensibilité, s'impose progressivement entre 1925 et 1930. Jean Renoir (La Petite Marchande d'allumettes, 1927, notice 150078816) et Jean Grémillon (Maldone, 1928, notice 150028172) réalisent les premiers films tournés entièrement en pellicule panchromatique.
Le souci de la santé des travailleurs, artisans du cinéma ou des ouvriers d’autres professions, n’est pas anodin. Jules-Louis Breton, directeur de l’Office et un temps ministre de l’Hygiène, de l'Assistance et de la Prévoyance sociales (1920 – 1921) en est un fervent défenseur. Les maladies du travail occupent nombre de ses recherches, notamment pour les ouvriers peintres victimes de saturnisme à cause de la céruse présente dans les peintures industrielles.
Cinéma en relief
Le relief suscite un vif intérêt chez les ingénieurs et les industriels. Les inventeurs s'engagent dans l'étude de la stéréoscopie. Ils développent des caméras, des projecteurs et des lunettes adaptées pour offrir aux spectateurs une perception en trois dimensions des films.
En 1923, Louis Lumière, inventeur du Cinématographe, publie un article dans Recherches et inventions dans lequel il expose ses connaissances sur la stéréoscopie appliquée à la photographie4. La même année, l’inventeur Pierre Toulon construit à l’ONRSII des prototypes de système permettant de reproduire le relief au cinéma5.
Toulon propose ainsi l’utilisation de lunettes et de lumière polarisée, alternatives au système anaglyphe en vigueur. D'autres chercheurs comme Aaron Polack et André Broca mènent leurs propres expérimentations, en imprimant un mouvement horizontal à la caméra, afin de produire un effet de profondeur6. Certains de leurs essais sont conservés au CNC.
Ces innovations dédiées au tournage cinématographique restent souvent au stade de prototyoes mais témoignent de l'enthousiasme et de l’implication des chercheurs.
SOURCES
ANIZAN, Anne-Laure. « La politique des inventions intéressant la défense nationale au cœur des reconfigurations de l’État en guerre », L’industrie dans la Grande Guerre, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2018.
GALVEZ-BEHAR, Gabriel. « Le savant, l'inventeur et le politique le rôle du sous-secrétariat d'état aux inventions durant la première guerre mondiale », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, Presses de Science Po, 2005/1 no 85, pp.103-117.
LAFONT, Olivier, LEFEBVRE, Thierry, « Un film d’animation de chimie conçu par Ernest Fourneau », Revue d'Histoire de la Pharmacie, 2013, pp 251-260.