Abdelwahab Meddeb n'est plus. Il s'est éteint dans la nuit du mercredi 5 au jeudi 6 novembre 2014, rattrapé par le cancer qui le rongeait, comme si La Maladie de l'islam qu'il dénonçait sans relâche l'avait enfin rattrapé. Il n'aura donc pas vu ce travail qui lui est consacré et qui se clôt sur ces mots de la réalisatrice : « Malicieux comme toujours, vous me dites : qu'est-ce que tu es lente, car le film avec vous n'existe toujours pas. Sans me l'avouer, je comprends que vous ne le verrez jamais. Je m'endors en trouvant enfin le mot juste pour vous définir dans mon film : éclaireur. Je me réveille en entendant des nouvelles affreuses de Jérusalem. Puis j'apprends votre mort ». Or, si le commentaire est souvent délicat, décrivant une amitié naissante qui va se confirmant, on ne comprend pas bien les motivations et articulations de ce documentaire qui, d'Ispahan à Sidi Bouzid, en passant par Jérusalem, Cordoue, Dubaï, tire un fil peu clair. Car, faire « un voyage en islam », comme nous y sommes ici invités, ce n'est pas accumuler des lieux en pensant ainsi aller au plus près des préjugés, mais plutôt alimenter, structurer et réinterroger une réflexion. Alors, seule surnage ici la formidable exigence intellectuelle et humaniste d'Abdelwahab Meddeb et la force d'une pensée qui toujours chercha à lutter contre le littéralisme et l'intégrisme et à séparer le politique du théologique. Cette voix, qui ouvre en soi un champ immense, vibrant, intense, n'a cessé de rappeler à travers des centaines d'émissions et des ouvrages multiples la profondeur du legs culturel de l'islam et ses apports à l'universalité. Meddeb était, de l'un comme de l'autre, le magnifique héritier, cherchant constamment à rendre accessibles aux lecteurs de Dante, comme de Voltaire, les textes d'Ibn Arabi, ce maître du soufisme du XIe siècle dont l'oeuvre est considérée comme la source de la pensée métaphysique de l'islam. C'est porté par ce verbe qu'il admirait plus que tout que Meddeb a ardemment milité pour l'universel et l'ouverture « à toutes les prières, jusqu'à celle du poète qui est une prière sans croyance ». Comment ne pas comprendre à la fois la puissance et l'audace de la parole d'Abdelwahab Meddeb qui en appela sans cesse à la nécessité de combattre un islam dévoyé, porté par les assassins de l'altérité. Car « si, selon Voltaire, l'intolérance fut la maladie du catholicisme, si le nazisme fut la maladie de l'Allemagne, l'intégrisme est la maladie de l'islam », n'a-t-il cessé de dénoncer, notamment dans La Maladie de l'islam. Dans cet ouvrage-somme, sorti en 2002, il invitait le monde musulman à rompre avec la spirale du ressentiment et à désavouer les lectures archaïques de l'islam pour en redécouvrir les ressources progressistes et spirituelles occultées. De ce combat contre les radicalités et le triomphe de l'homogène, qui guettent les sociétés arabes, et le mépris ignare de ceux qui pensent en tirer bénéfice, Bénédicte Pagnot donne hélas une lecture confuse et fragile qui impose plus que jamais la nécessité de retourner directement, sans médiation, au verbe même d'Abdelwahab Meddeb.