Le lynx est un animal en voie de disparition en Europe, et notamment dans le Jura français et suisse, où il a dû être réintroduit dans les années 1970 par des équipes de scientifiques. Il est aussi, pour les observateurs, et de par sa discrétion légendaire, un objet de fascination. Son étude est par conséquent un travail au long cours, qui oblige à une patience incroyable, tant il est difficile de suivre sa trace. Ce travail méticuleux constitue la gageure à l’œuvre derrière le travail de Laurent Geslin, qui a consacré des années de travail à photographier cet animal, puis à le filmer pour en restituer toute la complexité. Comment transforme-t-on cette passion pour un être aussi singulier en objet de cinéma ? La question du documentaire consacré au monde sauvage est tout d’abord une question de forme. Dès le début, le choix de l’auteur est de conduire sa narration par le biais d’une voix off, la sienne, qui guide le spectateur. Cette approche très didactique est autant un atout qu’un écueil. En effet, si elle a le mérite de conduire le récit avec beaucoup de clarté, elle présente également le risque d’appauvrir le style du film. Ce que l’on gagne en évidence est ainsi quelque peu perdu en originalité. La toute première scène est pourtant réjouissante. On assiste, sur un fond musical dramatique très appuyé, au jaillissement du félin de sa cage, appelé à gagner ce nouveau territoire jurassien qu’il va devoir épouser. Il y a, dans ces premiers instants, quelque chose de romanesque qui infuse de la fiction dans le documentaire. D’une manière plus générale, on peut même dire que l’affect créé par cet incipit permet d’entrevoir un film qui enthousiasme et questionne sur le devenir du prédateur. Mais la suite démontrera qu’il ne s’agissait en vérité que d’un trompe-l’œil, les intentions du réalisateur étant davantage tournées vers la démonstration de la difficulté de la survie du lynx dans un contexte de dégradation de son habitat. Dès lors, l’auteur se tient à sa volonté de présenter le territoire et ses enjeux. Car c’est tout un éco-système qui a besoin de cet individu alpha pour être régulé et fonctionner avec harmonie. Les chevreuils, bouquetins et autres animaux peuplant ces vallées, conscients de la présence d’un prédateur, modifient de fait leur comportement, et cela bénéficie au reste de la faune, mais également à la flore, qui désormais dispose du temps nécessaire pour mieux se régénérer. Cet exposé très fin, bien que parfois un peu trop scolaire, manque toutefois d’enjeux purement cinématographiques. La beauté du film tient tout entière dans la qualité inouïe des prises de vue ; le regard du metteur en scène, qui parvient à saisir des instants inédits dans la vie du félin, est aussi étonnant que sublime plastiquement. Mais cette esthétique chatoyante, magnifiée par la nature environnante, ne saurait faire oublier la limite que rencontre le film - si l’on s’émerveille devant le travail du cinéaste, qui laisse le temps long des saisons instaurer une connivence entre le spectateur et la famille des lynx, on ne peut que regretter, par instants, que, faute d’audace dans le montage, ou dans le rythme, l’ensemble manque quelque peu d’intensité.