Après son livre du même nom, Adnane Tragha s’intéresse de nouveau à la cité Gagarine à Ivry-sur-Seine, récemment détruite. Le documentaire se compose d’une série d’interviews d’anciens habitants, qui témoignent de leur passé commun dans cet immense bâtiment. Passant du format littéraire au format cinématographique, Tragha en met plein les yeux durant la première demi-heure. Conscient des nombreuses possibilités offertes par le médium, il se permet, dès son introduction, une visite fantomatique entre les murs de l’édifice envahi par une fumée blanche. Outre la grande beauté de ces plans, l’âme vivace de Gagarine y semble parfaitement retranscrite par les jeux de texture, visuels autant qu’auditifs, et incroyablement travaillés. Tragha envisage ici la forme non pas comme un complément aux témoignages de fond, mais comme un témoignage à part entière sur la déréliction physique du lieu. Le parti pris technique semble être celui de la diversité, qu’elle réside dans la cohabitation de couleurs vives au sein d’une même image ou, plus remarquablement encore, dans l’éclectisme d’une bande-son parcourant plusieurs genres a priori antagonistes. Ces cohabitations improbables sont évidemment à l’image de la diversité racontée par les interviewés - une diversité désignée, d’ailleurs, comme le moteur de Gagarine. Les témoignages ne sont toutefois pas dénués de renvois à des rapports conflictuels, voire même à certaines contradictions, mais qui rendent hommage à la diversité du réel de ce lieu de vie - qu’il s’agisse de légères tensions entre habitants ou du passionnant récit de l’accaparement du combat existentiel de la cité par le Parti Communiste d’Ivry. Malheureusement, le propos du film s’assagit dans une deuxième partie bien plus normée. Ce sont notamment - comment les qualifier autrement - les reconstitutions de moments de vie commune qui donnent alors à On a grandi ensemble un aspect beaucoup plus ordinaire, au contraire des nombreuses et très belles scènes de solitude qui, jusqu’alors, avaient très bien servi le propos du film. Beaucoup de témoignages finissent d’ailleurs par se ressembler dans cette deuxième partie, chroniquant pour beaucoup une forme d’ascension sociale bénéfique aux habitants de Gagarine. Or, ces récits, en raison de leurs similitudes, font que l’on perd un peu de vue ce qui constituait l’intérêt initial de la démarche : donner à appréhender la singularité de chacun. Dans un même mouvement, la mise en scène perd progressivement en personnalité, jusqu’à une fin des plus vagues. Le film, pourtant court, donne dès lors le sentiment de bégayer. On a grandi ensemble nous laisse donc sur la terrible impression d’un coup d’épée dans l’eau, malgré une première partie bluffante dans sa façon plutôt novatrice d’aborder son sujet. Ces trente dernières minutes pourront ainsi évoquer une petite trahison du pacte passé jusque-là avec le cinéphile ayant perdu foi dans la plupart des documentaires consacrés aux classes populaires, et ce malgré un discours très fort sur l’autonomie porté par bon nombre d’interrogés. Le film d’Adnane Tragha parvient tout de même, en dépit de ses défauts, à exister comme un témoignage du réel à la joliesse inattendue.