À Recife, dans le nord-est du Brésil, Kleber Mendonça Filho explore les archives de sa ville et celles de sa famille, des images parfois tournées sur VHS et Super 8. Il consacre la première partie de ce projet très personnel à l’appartement de sa mère, réaménagé par son frère architecte, où il vécut quarante ans, ainsi qu’au quartier de Setúbal, ces lieux-mêmes où il a tourné ses courts métrages et qui sont au cœur de son premier long, Les Bruits de Recife (2012). Il observe ainsi comment le temps altère les endroits. Les extraits de ses films se mêlent au documentaire, et le « quotidien » devient « image de cinéma » ; les voisins deviennent figurants. Nico, le chien (et l’âme) de la maison d’en-face, aujourd’hui disparu, devient un personnage à part entière. Ses tournages témoignent de l’évolution de ce quartier de classe moyenne, où de hautes grilles pointues ont remplacé les petits portails d’antan. Et comme dans Aquarius (2016), les immeubles de standing remplacent les maisons. La deuxième partie du documentaire est une déclaration d’amour au centre de Recife et à ses cinémas, ce centre qui sent « la marée, le fruit et l’urine ». L’argent a aujourd’hui quitté la place, mais Kleber Mendonça Filho rappelle l’époque dorée où trois cinémas mythiques y faisaient salles combles, encore auréolés de la visite de Janet Leigh et Tony Curtis. Étudiant en journalisme à la fin des années 1980, il avait filmé Monsieur Alexandre, le projectionniste du Art Palacio, et les derniers instants de cette salle. Le réalisateur dévoile aussi le passé « nazi » d’une des salles, l’arrivée des distributeurs américains, puis la censure de la dictature, et le début de la décadence dans les années 1980. Tant de fantômes hantent ces salles. La troisième partie du film montre comment les temples du cinéma se transforment en temples évangéliques. Seul le Sao Luiz, devenu une salle publique, maintient la flamme de la cinéphilie. Avant le clap de fin, Kleber prend un Uber pour parcourir les rues sans but précis. Le chauffeur lui révèle alors qu’il a le pouvoir de devenir invisible. C’est par cette pirouette « fictionnelle », ce volant tournant tout seul dans un Recife nocturne, que le réalisateur clôt son documentaire. En une heure trente, l'auteur s’empare d’une matière foisonnante, aussi universelle (la mort du cinéma) qu’intime (ses souvenirs personnels), politique, urbanistique, sociale, mémorielle. Et livre un film d’une totale fluidité. De ce collage d’archives, d’extraits de films, de photos en noir et blanc, il tisse une toile impressionniste et précise à la fois, qui raconte la fin d’un monde, tout en défendant l’expérience collective de la salle. La violence sourde qui irriguait ses précédents films est aussi là, dans le portrait de ce centre-ville en déshérence, « victime du capitalisme », dans ces cinémas où résonne aujourd’hui le discours intolérant des pasteurs du protestantisme évangélique. Kleber Mendonça Filho leur répond de sa voix basse et douce qui assure la narration. Et transforme la nostalgie en une puissance qui fait revivre les fantômes, ceux de sa mère, disparue précocement, du projectionniste, du chien, des lieux, d’une décennie. Celui du cinéma. Et c’est profondément émouvant.