« C’est l’histoire d’une étrange défaite ». Ainsi Richard Malka commente-t-il, en septembre 2012, la solitude des journalistes de Charlie Hebdo confrontés à un énième « procès d’une longue tradition attaquée, assassinée, maltraitée », suite à de nouvelles caricatures de Mahomet. Inspiré de son livre Le Droit d’emmerder Dieu (Grasset), ponctué par le procès qui se déroula du 2 septembre au 10 novembre 2020 contre les quatorze personnes impliquées dans l’attentat de 2015, lequel décima la rédaction du journal, ce documentaire d’Isabelle Cottenceau, passionnant, révoltant, angoissant, émouvant, décrypte, sous la houlette de l’avocat et avec une pédagogie insigne, l’engrenage qui, de petites lâchetés individuelles en gros mensonges d’États, mena au drame de 2015. Tout en relisant l’ardente, vibrante et bouleversante plaidoirie qu’il livra devant la Cour, le défenseur de l’hebdomadaire se livre à une extraordinaire leçon d’épistémologie : préambule général sur la prégnance de l’antisémitisme, combat que représente Charlie Hebdo pour la liberté et la raison face au dogme et à la soumission, méconnaissance de l’Histoire et des lois qui enfantèrent notre liberté d’opinion, exposition chronologique des événements qui laissaient présager l’expédition meurtrière d’Amedy Coulibaly et des frères Kouachi : affaire du voile islamique de Creil (1989) pour laquelle Elisabeth Badinter lâchera un cinglant « C’est là que je me suis rendue compte à quel point les politiques étaient lâches en certaines circonstances », assassinat du réalisateur Theo van Gogh (2004), procès des caricatures (2006) puis de la crèche Baby Loup (2013) et, pour finir, les tragiques répliques que furent la percée du FN aux municipales de 2015, l’affaire Mila (2020) et le meurtre de Samuel Paty (2020). Sur la musique discrète de Thomas Dappelo, porté par son rythme intense, multipliant les lieux (tribunal, terrasses de café, bureaux, pays étrangers...), enchaînant les images d’archives d’interviews instruisant à charge et à décharge la thèse finale du film se demandant si nous sommes devant le « crépuscule des Lumières ou une nouvelle aube »... le récit se fait politique et sociétal (sur la laïcité), philosophique (autour de la liberté, la responsabilité...) et religieux : « Y aurait pas d’humanité sans religion [...] confie Malka s’avouant « pleinement juif [...], mais athée ». Et de sourire, sa « meilleure arme ». On revoit avec tendresse Choron, Wolinsky, Cabu, Cavanna, Charb... Écoutons, émus, Chems-Eddine Hafiz, son adversaire lors du procès des caricatures devenu depuis Recteur de la Mosquée de Paris, assener : « Le jour où nous comprendrons que la critique de l’Islam n’affaiblit en rien notre foi, commencera alors une nouvelle étape vers un possible progrès »... et frémissons, avec le recul, aux propos d’Olivier Todd, Yann Moix, Gilles Kepel, Éric Fassin, Danièle Obono ou Jean-Luc Mélenchon dénigrant Charlie, y compris après le défilé de soutien et son slogan « Je suis Charlie ». Au fil des minutes, le film prend des airs de salutaire lanceur d’alerte. « J’espère qu’il n’y en aura pas de troisième », conclut Richard Malka en évoquant les procès des caricatures et de l’attentat de 2015. L’Histoire est en délibéré.