9 novembre 2021. 26 trésors royaux du Dahomey, pillés par les troupes coloniales françaises à la fin du XIXe siècle, vont quitter le musée du Quai Branly pour retourner au Bénin, à la faveur d’un traité de restitution voté quelques mois plus tôt. Écran noir ; une voix off s’exprime en fond, l’une des langues majoritaires du Bénin : elle est la pièce n°26 de la collection. Quel ailleurs l’attend-iel à présent ? Le reconnaîtra-t-iel ? L’y reconnaîtra-t-on ? L’œuvre en question, une statue du roi Ghézo en bois peint, métal et fibres pesant 220 kilos, d’un état général qualifié de moyen, s’envole pour Cotonou, sa tête encore assiégée par « un bruit de chaînes », un passé dont iel est « la trace »... Dans ce très beau Dahomey, Ours d’or au dernier festival de Berlin, Mati Diop, limpide dans son discours, n’assène pour autant rien, ni ne s’attache à clore les débats. Car ce discours est porté, dans une alternance fructueuse, d’un côté, par une voix - retravaillée en post-production, non genrée, aux textures flirtant avec le cinéma fantastique - disant un texte écrit avec l’auteur haïtien Makenzy Orcel ; de l’autre, par une pluralité de paroles, celles d’étudiants de l’université d’Abomey-Calavi, composant un état des lieux d’une pensée postcoloniale foisonnante, riche d’autant de questions qu’il existe ici de points de vue. Un geste comme celui-ci - la restitution de 26 œuvres parmi les quelque 7 000 se trouvant aujourd’hui encore au Quai Branly -, relève-t-il, outre de l’opération visant à soigner l’image de la France, du fait historique, de l’aumône ou de l’injure ? Quel sens cela a-t-il d’exprimer une pensée décoloniale dans la langue du colon (le français est la langue officielle du Bénin) ? Le musée est-il une institution occidentale ? Quel rapport entre les patrimoines matériel et immatériel ?... Loin d’envisager cette restitution comme une victoire, un geste invitant à clore l’Histoire de la (dé)colonisation, Diop en fait ici l’occasion d’un acte de mémoire. Le film, qui, à soixante-et-onze ans de distance, dialogue ainsi avec la réflexion conduite par Alain Resnais et Chris Marker dans Les Statues meurent aussi - interdit en son temps, faut-il le rappeler, pour son caractère supposément « offensant à l’égard de la France et de ses institutions » -, s’achève sur les plages de l’Atlantique, « rivages de la blessure », ainsi que les qualifie la voix. Ces mêmes rivages, côté sénégalais alors, qu’arpentait Atlantique (2019), le précédent long métrage de Diop. Deux films aussi soucieux du saisissement du contemporain qu’en prise directe avec les esprits, dont ils font les messagers des disparus, les porte-voix de celles et ceux dont le récit gît au fond de l’océan ou dans les béances de l’Histoire. D’Atlantique, récit d’un impossible départ, à Dahomey, récit d’un retour tardif autant que problématique, Diop déploie un territoire commun de cinéma, témoignant, à travers les époques, d’un “commerce” scandaleux entre l’Occident et l’Afrique : d’un côté, et outre l’asservissement des peuples, crime premier des colons, les œuvres (volées) purent circuler autrefois vers l’Occident ; de l’autre les personnes en sont, aujourd’hui encore, empêchées.