2012. Anaïs Kerhoas, âme sensible et révoltée, se laisse filmer pour la première fois. Dès la séquence d’ouverture, en proie à une rage qu’elle exprime tout en désherbant son champ, elle conte à la réalisatrice ses déboires avec la mairie locale et les maints tracas qui l’empêchent de s’installer sereinement et de se projeter en tant qu’agricultrice dans sa région, la Bretagne. On la suit avec son mentor, l’un de ses enseignants qui croit en elle et sait lui redonner confiance. Elle est logée en caravane sans eau courante, ni électricité. On perçoit la précarité de sa situation de jeune adulte (elle a 24 ans) en pleine éclosion professionnelle. Elle dit ses doutes quant à son avenir et à ses capacités de chef. Sa situation prend un nouveau tour quand elle trouve un terrain où elle peut vraiment se lancer. Nous voilà témoins des étapes préalables aux plantations : l’analyse de sa terre, la construction d’une serre... Le dialogue avec sa mère, tout en pudeur, mais où celle-ci la félicite pour sa ténacité, met au jour le caractère de femme battante de sa fille, idéaliste mais suffisamment ancrée dans ses convictions pour avancer jusqu’à son but, malgré ses doutes. Un chef étoilé (Olivier Roellinger) lui rend visite, et l’invite à parler davantage de ses plantes, car il en est convaincu, c’est là son atout pour trouver des acheteurs, pour vendre sa production, puisqu’il faut bien vendre, pour vivre de sa passion ! Plus tard, on la voit arpenter le métro parisien. Elle a troqué ses bottes pour des talons, mais ses mains ne mentent pas, elles portent les stigmates de son travail acharné. À Paris, les discours semblent déconnectés du réel, pourtant c’est bien vrai, le travail minutieux et d’excellence qu’elle produit sera valorisé dans l’industrie du luxe et de la haute gastronomie. Elle s’en réjouit, même si elle a encore tout à apprendre du marketing et de la communication. Le premier chapitre se clôt sur un sentiment d’accomplissement. Le deuxième volet s’ouvre sur Anaïs en 2022, survoltée au téléphone, en pleine conversation avec Seydou, son amoureux et époux, encore loin d’elle, au Sénégal. Ce chapitre est consacré à la nouvelle bataille d’Anaïs : faire venir Seydou en France afin qu’ils soient enfin réunis. Une fois qu’il est là, pourtant, tout ne va pas de soi. Anaïs est plus silencieuse à l’écran. On la perd un peu de vue. Seydou occupe l’espace et le portrait se dédouble en quelque sorte. C’est le début d’une nouvelle histoire. Le rythme se met au diapason des émotions des personnages, en demi-teintes parfois. Anaïs a dix ans de plus et c’est la première fois qu’elle partage sa ferme. Ce n’est pas évident. La réalisatrice accompagne, là aussi, les élans amoureux, les doutes plus que tangibles, à la lisière du tragique, et c’est en toute humanité que l’un et l’autre se laissent approcher au plus intime de leur relation. Ce nouveau film rassemble, sur une idée de la productrice Juliette Guigon, deux films précédemment réalisés par Marion Gervais : Anaïs s’en va-t-en guerre et Anaïs s’en va aimer. Il en ressort une belle tranche de vie où l’on voit grandir et mûrir une femme, ses rêves se concrétiser, et cela rempli d’espoir.