Toxicily compose une trilogie avec Rwanda, la surface de réparation (2014) - qui racontait l’histoire de rescapés du génocide à travers le football - et Norilsk - L’Étreinte de glace (2018), consacré à l’une des villes polaires les plus polluées au monde. Ce dernier opus lève le voile sur un véritable écocide en Sicile, dont l’Histoire semble ne pas avoir mesuré la gravité. Les trois films s’articulent autour d’une réflexion centrale : comment habiter le monde quand tout devient hostile ? À la manœuvre de cette enquête de terrain, François-Xavier Destors et Alfonso Pinto - le premier documentariste, le second géographe et chercheur. L’approche complémentaire de ces derniers, spécialistes des catastrophes industrielles et environnementales, a permis de rendre compte cinématographiquement, et de la meilleure manière, de la situation tragique de ce lieu. Dans la forme, le film rappelle Ici Brazza (2023) d’Antoine Boutet, chronique d’un terrain vague en transformation. Les deux films ont en commun leur forme chorale, faisant transiter les sujets autour d’un personnage principal : le territoire. Toxicily raconte le fléau de la contamination dans la ville d’Augusta en Sicile, au nord de Siracuse, où se trouve l’une des plus importantes zones pétrochimiques d’Europe. Sortie de terre après-guerre, elle s’étend sur plus de 20 kilomètres le long de la côte. Depuis près de soixante-dix ans se sont succédé des raffineries ou des usines d’engrais chimiques. En somme un territoire sacrifié au nom du grand capital et de la modernité industrielle. En conséquence, une pollution catastrophique des sols et de l’eau ayant provoqué des cancers et maladies en tout genre chez les riverains, de même que des malformations chez les nouveaux-nés. L’approche narrative choisie pour traiter cette problématique est de donner la parole à des personnes de générations différentes ayant conscience du problème. D’aucuns ont développé des maladies, comme cette jeune fille qui a été touchée par des maux de ventre dès l’âge de 7 ans, ou encore Andrea, ancien salarié de la raffinerie en même temps que militant, atteint d’un cancer ; les autres ont décidé de se battre pour faire résonner les voix des victimes de la pollution. Ici, nulle entrevue face caméra, cette dernière les suivant dans leur vie de tous les jours. Les réalisateurs ont eu à cœur de recueillir la parole des habitants d’Augusta, en les mettant en confiance, certains craignant les représailles de la mafia locale. Le traitement du sujet est complexe tant ces personnes portent des contradictions profondes sans être pour autant résignées. Le choc est réel, à la fois visuel et olfactif - on sentirait presque l’odeur des fumées nauséabondes s’élever dans le ciel tant le dispositif est saisissant. Le montage fait dialoguer ces voix plurielles avec les contrechamps en plans serrés sur la raffinerie au loin, donnant l’illusion d’un échange entre les victimes et leur bourreau le temps du film. Toxicily est un témoignage à charge contre les absurdités de notre monde, sans pour autant verser dans le manichéisme. La distance choisie semble être la bonne pour aborder un propos complexe.