« Je suis un immigré, je suis aussi celui qui est venu pour travailler à la chaîne ». Ainsi se présente Bouba Touré, décédé en 2022. Paysan, il quitta son Mali pour la France, y devint ouvrier puis projectionniste et décida de faire des photos, des diapositives… « pour montrer aux Français comment ils vivaient » et contribuer à « faire quelque chose qui reste, pas pour moi, pour les autres ». Il en résulte un témoignage terrible et éclairant sur les relations de subordonnés entre Africains (Niger, Mali…) et colonisateur français avec, en contre-miroir, le retour de « migrants » venus fonder, en 1977, la coopérative agricole de Somankidi Coura près du fleuve Sénégal afin de donner son autonomie au village. Des « voix croisées » que le récit documente sur des chants qui remuent nos tripes, en alternant interviews et images d’archives du temps des colonies à nos jours. Côté sombre, les insupportables conditions de vie des migrants et les maltraitances économiques imposées à l’Afrique pour qu’elle se développe selon nos critères, et dont les conséquences néfastes se font encore sentir aujourd’hui. Côté roboratif, les combats menés en France comme en Afrique dans les années 1970, à l’aune des grandes figures que furent Thomas Sankara, Nelson Mandela, Amilcar Cabral (fondateur du Parti Africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert), pour vivre dans la dignité et la reconnaissance, et obtenir son indépendance. Un émouvant rappel proustien pour ceux qui les ont vécus, ressuscitant les luttes contre les marchands de sommeil qui entassaient 300 immigrés dans des lieux prévus pour en contenir 160 autour de deux robinets et deux WC, les grèves des loyers des migrants de 1974, les manifestations de soutien aux sans-papiers, l’occupation de l’église Saint-Bernard en 1996... sans oublier celles contre les Lois Pasqua et Debré et cette fête des moissons au Larzac où paysans français et maliens s’unirent pour exiger une “autre agriculture” dépouillée de ses relents colonialistes sous ses aspects solidaires. Des images entrant en résonance avec notre actualité au point qu’elles donnent l’impression qu’à défaut de repasser les mêmes plats sur la forme, l’Histoire aime ne rien changer sur le fond : racisme, exploitation, entrave au désir d’émancipation des individus comme des pays. Contrepoint à cette abjection, donc, ces migrants, dont Bouba Touré, qui, en 1977, reviennent d’Europe entre deux contrats pour fonder une ferme de permaculture à Somankidi Coura près du fleuve Sénégal. Vus comme des fous par les anciens avec leurs « sandales ho-chi-min et leur shorts », ils permettront, 25 ans plus tard, aux autochtones d’assurer leur subsistance et de maintenir sur place les plus jeunes, confortant cette phrase attribuée à Mao Zedong : « Ne me donne pas de poisson, apprends-moi plutôt à pêcher », et mettant en acte cet avertissement alors prophétique : « L’Afrique se réveillera un jour et dira : assez ! La France doit rester là où elle est ». Un moment d’Histoire édifiant entremêlant (dé)colonisation, retour d’exil, reconstruction de soi, des siens, de son village valant pour salutaire moyen de transmission aux plus jeunes de notre mémoire commune voire universelle.