« Je ne sortirai peut-être jamais de prison mais j’ai trouvé ma liberté intérieure et je pense que c’est peut-être ça le plus important”, confie Michel, détenu à Clairvaux depuis trente ans, devenu bouddhiste. Lequel, in fine libéré, envisagera d’entrer dans un monastère ! Menant en parallèle les confidences intimes de deux détenus et de deux moines sur fond de vie extime de la centrale comme de l’abbaye (de locaux en occupants), Éric Lebel ose, pour sa treizième réalisation, une œuvre sensible, profonde, tout en nuances, bref humainement et intellectuellement édifiante autant qu’intelligente sur un sujet ô combien clivant de nos jours. Formellement, la musique originale de Lionel Victoire, le survol des lieux par un drone tel un esprit tutélaire, les inserts résumant avec clarté le contexte historique qui vit la célébrissime abbaye construite en 1115 par Bernard de Fontaine devenir prison en 1792 puis maison centrale d’arrêt, la diversité des couleurs intérieures et extérieures, des cadrages et des interviews comme l’équilibre dans l’alternance des lieux, la subtilité du montage mettant en répons les réflexions des prisonniers, du personnel et des moines, chacun dans leur espace, et surtout la subtile mise en résonance de la polysémie des mots reliant ces deux univers (cellule, règle(s), enfermement…), assurent à l’ensemble un rythme alerte tout en creusant un formidable questionnement autour de la liberté, de l’enfermement, de la conscience, de l’obéissance et du respect… Ainsi, au « sa liberté, c’est trouver sa propre conscience et la sagesse qu’on a à l’intérieur de soi » de Michel répond le « se retirer, ce n’est pas la protection contre les perversions du monde, c’est d’abord la préservation du dialogue intérieur qu’on a de soi avec soi par le silence et la clôture » de Frère Benoît. L’essentiel, assure Cédric Esteffe, c’est de donner du sens. Affaire de formation du personnel, d’écoute, de respect des règles et de l’autre (« voir la personne et non l’acte qu’elle a fait », dit l’infirmière Valérie Migne). Pour autant, aucun angélisme, du moins côté carcéral. Ainsi Christophe Millecamps rappelant que « les pays qui ont choisi les méthodes alternatives ne sont pas plus généreux, ils ont fait des calculs et observé l’efficacité ». Et regrettant donc le manque d’espace de conflictualisation pour se parler puis explicitant « l’utilité de la règle dans un univers violent et asymétrique ». « Force est de constater que le surveillant, image de la loi à l’œuvre, est seul et ce n’est pas normal », conclut-il tandis que, passage parmi les plus émouvants, le surveillant Patrick G., qui fut pris en otage six heures durant par un détenu, remercie de l’avoir été par erreur car le collègue qui était visé, détesté pour sa rigueur, serait sans doute mort. Pied de nez ultime à ce langage transversal mené magistralement, la prison a fermé ses portes en mai 2023, laissant l’abbaye recouvrer sa vocation cistercienne et conserver, sur ses trente hectares et ses murs, la mémoire de son Histoire mouvementée. Un magnifique documentaire qui parvient à modifier notre regard sans imposer le sien.