La période périnatale s’étend de la 22e semaine d’aménorrhée au 7e jour après la naissance. On appelle donc périnatal le deuil qui survient après le décès d’un bébé in utero, à sa naissance ou dans les jours qui suivent. C’est ce deuil sidérant qu’ont traversé Juliette, Ikram et Kamila, les trois jeunes femmes qu’Eugénie Zvonkine a rencontrées dans le cadre d’un groupe de parole destiné aux personnes éprouvées, comme elle, par un deuil périnatal car, dit-elle, « dans ce malheur, quelque chose de collectif se construit ». Ensemble, elles décident de raconter ce qui ne se dit pas, la perte d’un enfant trop tôt disparu, en l’espèce quatre filles, et de les nommer (pour trois d’entre elles). C’est ainsi que nous faisons la connaissance de Marie, fille d’Eugénie, de Soline, fille de Kamila, et de Lylia, fille d’Ikram. Ces enfants n’auraient pas eu autrefois de réalité au regard de la loi, l’officier d’état civil ne marquant alors que le prénom de ceux nés non viables. Désormais, la loi du 6 décembre 2021 autorise à leur donner un ou deux noms de famille, les replaçant ainsi dans leur généalogie. Ils existent alors dans leur identité propre, et non plus seulement dans le chagrin qu’ils ont laissé au creux de leur mère. Ils existent aussi dans le paradoxe d’une nouvelle pulsion de vie et de sa dynamique. Et, de fait, on bouge beaucoup dans ce documentaire. Dans la campagne, avec Kamila qui a souhaité se rendre à Sainte-Soline, ville qui porte le nom qu’elle donna à sa fille. Dans Paris, aux côtés de Juliette se dirigeant vers la maternité où son bébé est mort, un parcours qui pendant longtemps lui fut si douloureux et auquel ici elle se risque comme pour mesurer la cautérisation du chagrin. Sur le littoral marocain avec Ikram qui a souhaité enterrer sa fille Lylia à Oujda, sa ville natale, à proximité de la tombe de sa jeune sœur, autre deuil térébrant que la mort de Lylia semble prolonger. Chacune ici raconte la difficulté de faire le deuil d’un enfant que personne, hors ses parents, n’a connu, et l’inanité de l’injonction - si maladroite -, à « reprendre une vie normale » le plus vite possible et à refaire un enfant tant que l’on est dans la fleur de l’âge. Or, seule la sidération d’abord s’impose. Pour autant, Eugénie Zvonkine ne cherche en aucun cas à produire un manuel sur ce qui serait la meilleure façon de transcender son deuil. Née en URSS en 1979, elle se dit opposée à l’idée d’un cinéma « qui éduque et élève ». Seul le devoir d’honnêteté pour elle fait foi. C’est sous cette égide qu’elle a souhaité rendre compte de l’expérience, éminemment singulière et pourtant ici si délicatement partagée, du deuil périnatal, sans volonté ni de l’adoucir ni de le faire croire insurmontable. De fait, la vie gagne, happe et rattrape. Trois des jeunes femmes, Eugénie, Juliette et Kamila, seront de nouveau enceintes lors du tournage de ce documentaire dont l’un des derniers plans nous montre Juliette se dressant dans la campagne française, projetant devant elle la promesse d’un ventre rond. L’ultime plan, quant à lui, nous montre Alice et Zoé, les enfants d’Eugénie, jouant, concentrés et paisibles, devant un arbre de Noël, symbole d’une autre maternité.