Implanté sur des terres marécageuses, Sitabaomba (littéralement « site à bombes ») est un petit village où avaient élu domicile des familles de paysans malgaches, incitées par l’État qui, en contrepartie de la culture de ces plaines en rizières, leur fit miroiter l’acquisition de titres de propriété - dans la continuité d’une tradition pré-coloniale consistant à pouvoir jouir librement des terres par usufruit. Non seulement cette promesse ne fut tenue par aucun des gouvernements qui se succédèrent au cours des quarante dernières années mais, à la place, ces terres agricoles - comme tant d’autres à Madagascar - furent livrées à la spéculation d’investisseurs nationaux et étrangers, sous couvert du développement économique du pays - et au bénéfice, disait-on, du peuple. En vue du 16e Sommet de la francophonie en mars 2024, les paysans de Sitabaomba virent leurs cultures rasées afin qu’y soit construite une longue et praticable route, autour de laquelle poussent désormais des logements inaccessibles pour une grande partie de la population, à qui l’on promettait progrès et modernité. Tout au long de sa filmographie (Île était une fois, Ainsi parlait Félix…), Nantenaina Lova semble attaché à honorer les traditions de son île natale, à ceux qui l’habitent et en produisent les richesses, contraints de se plier à marche forcée à la mondialisation des échanges commerciaux. Dès 2016, c’est-à-dire dès l’élaboration des infrastructures destinées à accueillir les délégations invitées au Sommet, le réalisateur a suivi et documenté le quotidien de ces familles paysannes et des responsables de l’association en lutte contre l’accaparement des terres par l’État et la corruption de ses dirigeants, une lutte dont on peut aisément imaginer toute l’inégalité dans les rapports de force qu’elle induit. Certains décident de saisir la justice pour devenir officiellement propriétaires de la terre qu’eux et leurs ancêtres ont cultivé depuis des décennies, bien qu’obtenant rarement gain de cause ; d’autres, plus résignés, rejoignent les villes pour devenir salariés dans l’industrie agricole ; d’autres encore jouent les intermédiaires sous la coupe des gens « d’en haut », usant de quelques techniques d’intimidation pour forcer les derniers récalcitrants à quitter leur habitat. Sur un sujet complexe et invisibilisé (en tout cas pour les occidentaux, qui furent les colonisateurs et non les colonisés), Nantenaina Lova croise les genres et les modes narratifs : reportage de terrain, théâtre de marionnettes, installations artistiques, avec pour fil conducteur la voix ironique d’une conteuse. Une hybridité dans le ton et la forme propre à l’art oratoire du kabary, qui autorise une agilité surprenante dans la dimension discursive et argumentaire de ce film curieusement joyeux, où l’humour prime sur l’abattement et le renoncement. Chez les zébus francophones se fait le porte-voix de ces hommes et femmes dignes et solidaires dans leur révolte, ouvrant un champ sur ces histoires particulières et tant reléguées ; et cependant si symptomatiques du dogmatisme capitaliste.