Bien qu’il résume deux séjours effectués au sein de la ville de Gaza (mais aussi aux extrémités de la « bande » du même nom), le premier film documentaire de Piero Usberti s’ouvre d’abord sur des images d’archives. Tout commence au printemps 2018, lorsque le photographe Yasser Mortaja, 27 ans, est assassiné par l’armée israélienne. Avec Ahmed Abu Hussein - également assassiné par l’armée israélienne -, Yasser Mortaja était l’un des premiers journalistes à couvrir la “Grande Marche du Retour”, un mouvement de protestation civile destiné à dénoncer le blocus israélien. Par ce prologue, Usberti pose le cadre géographique de son documentaire (la bande de Gaza est une prison à ciel ouvert, placée en constante surveillance) et assume par ailleurs sa position de réalisateur. Voyage à Gaza n’est pas le fruit d’une enquête journalistique, mais bel et bien un projet personnel, en premier lieu esthétique, mais aussi inévitablement politique. Le choix du titre n’est d’ailleurs pas anodin. Si le terme « voyage » évoque une approche insouciante - presque déplacée dans un tel contexte -, il définit surtout l’angle du documentaire : Usberti est par définition un étranger, extérieur au drame et a priori dépouillé de tout affect. Si cette posture ne résout peut-être pas la question de sa légitimité, elle installe toutefois une distance précieuse. Laquelle lui permet de poser des bases historiques (la Nakba, l’état de siège…), puis de décrire un quotidien marqué par le chômage et ponctué par les coupures de courant, mais aussi le poids des traditions, de la religion et de leur instrumentalisation. Lors de son premier voyage, Piero Usberti rencontre Sara, une jeune femme travaillant au sein d’une organisation humanitaire. Puis Mohanad, un jeune blogueur communiste. Ou encore Jumana, une institutrice de 23 ans, qui rêve de devenir journaliste. Et, un peu plus tard, Ahmed et Ali, des ouvriers ayant été blessés lors de manifestations pacifiques... C’est au contact de cette jeunesse gazaouie, à la fois résistante et effrayée, que le réalisateur franco-italien appréhende la ville. « À Gaza, il faut arriver le soir au printemps, s’enfermer dans sa chambre et écouter les sons qui entrent par les fenêtres ouvertes : les tambours d’un mariage, des sonneries… ». C’est d’ailleurs par ces mots qu’il évoque ses premières impressions et dresse le portrait d’un territoire régulièrement bombardé. Plutôt que de documenter frontalement l’enclave, puis l’occupation et les agressions israéliennes, il se nourrit d’une matière humaine (la rencontre, l’échange) pour les raconter. La narration se veut toujours sensible ; la construction des séquences, aussi intelligente que juste. In fine, ce Voyage à Gaza ne résoudra pas le conflit israélo-palestinien, mais il offre un hors-champ inestimable à la guerre, aux récits médiatiques et aux rapports internationaux. Le film n’en devient que plus fascinant lorsqu’on apprend, au détour du carton final, qu’Usberti a finalisé le montage de son documentaire quelques jours avant les événements tragiques du 7 octobre 2023. Sans le vouloir, et sans le savoir, il offre un témoignage historique, ses images appartenant déjà à un passé révolu.
Genre :
Documentaire
Générique
Équipe technique :
Directeur de la photographie/Chef opérateur
:
Piero Usberti