E-1027 est le nom donné par Eileen Gray à la maison qu’elle conçoit et fait construire sur la Côte d’Azur à la fin des années 1920. Riche héritière, la future architecte vit dans son appartement parisien, et commence à créer des objets de décoration intérieure. Eileen Gray rencontre Jean Badovici, architecte et journaliste, qui la pousse à concevoir une maison. Naît E-1027, nom de code pour Eileen JBG. Entre documentaire et fiction, le film de Béatrice Minger et Christophe Schaub veut brouiller les pistes en convoquant des images de nature hétérogène. Le récit est guidé par la reconstitution de saynètes inspirées de la vie des protagonistes, qui sont jouées par des acteurs dans un espace abstrait, une boîte noire - salle de théâtre ou peut-être de musée -, et seuls quelques éléments de décor et des projections habillent cet espace mental. Parfois, les personnages s’invitent dans les décors naturels, la villa et ses abords, et sont aussi convoquées des archives filmiques et photographiques. Le film passe donc d’une théâtralisation exposée à des plans documentaires de la réalité. Les traces écrites de la vie d’Eileen ont été détruites à sa demande après sa mort ; le film se dit pourtant « inspiré des textes et citations originaux », peut-être des extraits d’entretiens dans des revues spécialisées. De ces « originaux », le film tire une voix off qui guide la narration, comme une voix intérieure. Ou une chambre à soi. S’y mêle parfois celles de Badovici et Le Corbusier, créant l’effet d’un dialogue imaginaire entre leurs trois pensées. E.1027 cherche explicitement à court-circuiter le biopic par l’hétérogénéité de la nature de ses images et la déconstruction de la frontière documentaire/fiction. Mais cette entreprise n’abolit aucunement la linéarité conventionnelle de la narration biographique. La pensée de l’espace d’Eileen Grey se dissipe derrière les événements factuels de sa vie : son quotidien avec Jean Badovici, sa rencontre avec Le Corbusier, les dissensions entre eux et l’arrière-plan des deux guerres. Au final, E.1027 ne se distingue que fort peu d’un docu-fiction illustratif. C’est donc un portrait de femme, une femme prise dans un trio qui invente un mode de vie tout autant qu’une réflexion artistique. On pense à Catherine dans Jules et Jim ou encore à Gilda dans Sérénade à trois. Elle est la force qui met en mouvement les deux hommes, tout autant qu’ils la poussent à créer. La réalisatrice s’intéresse au « viol » de la maison par Le Corbusier qui reflète pour elle la place des femmes artistes, reléguées à l’aménagement intérieur. Pourtant, la situation de Gray et de Le Corbusier est exactement inverse : Le Corbusier décore les murs de ses fresques alors que Gray en a conçu la structure, comme s’il ne lui restait que le choix du papier peint. Apparaît plutôt la question du rapport entre la propriété individuelle et la propriété artistique, la ligne de partage et de pensée se trouvant, plus qu’entre le masculin et le féminin ou l’intérieur et l’extérieur, entre le droit de propriété et le droit de propriété intellectuelle de l’artiste. Question passionnante, que pose le film malgré lui.