Introduite par un récitant arpentant les rues calmes de ce petit village de Calabre, l’histoire de Riace tient du drame classique. En juillet 1998, une embarcation chargée de 200 Kurdes s’échoue sur la côte tyrrhénienne, à proximité du village. Sous l’impulsion de l’archevêque Bregantini, le village, déserté par sa jeunesse partie se réaliser ailleurs, décide de les accueillir. Dans cette perspective, une association se monte. Baptisée Città futura (la ville future) et portée par le maire, Domenico Lucano, que tous appellent Mimmo, cette structure multiculturelle gère l’argent que l’État italien verse au village devenu terre d’accueil. Les Kurdes sont bientôt rejoints par des Tunisiens, des Afghans, des Ukrainiens... litanie des pays faillis et des peuples meurtris. Les subventions parviennent à financer l’accueil des migrants, leur intégration mais aussi des potagers éducatifs, un moulin à huile collectif, un centre de santé gratuit, des ateliers artisanaux, une crèche, une école, une fromagerie, une épicerie solidaire... tout ceci contribuant à la revitalisation de Riance qui voit s’installer restaurant et boutiques colorées. Les rires d’enfants emplissent les rues et les projets les têtes, mais cet engagement est loin d’être vu d’un bon œil par la ’Ndrangheta, mafia sans doute la plus puissante du monde et dont d’aucuns soulignent la proximité avec Matteo Salvini, leader du parti d’extrême droite (La Ligue). En effet, en s’emparant de la collecte des déchets, mais aussi en freinant la bétonnisation à marche forcée de la côte, deux marchés juteux particulièrement convoités, l’utopie collectiviste de Riace dérange. Et de fait, elle se brise en juin 2018 avec l’arrivée au pouvoir d’une coalition unique en son genre, constituée du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue, dont les convictions sont aux antipodes du projet d’insertion développé à Riace. Le 2 octobre, Mimmo, accusé de soutien à l’immigration clandestine, d’irrégularités dans l’attribution de financements pour le ramassage des ordures et d’organisation de mariages blancs, est arrêté et suspendu de son mandat, avant d’être interdit de séjour dans son village. Deux Italie se regardent alors, se confrontent et s’affrontent. Celle de Mimmo entendant faire de l’accueil des migrants le cœur tant d’un engagement citoyen que d’une vitalité économique retrouvée, et celle de Salvini, alors ministre de l’Intérieur, qui souhaite consacrer le moins d’argent et de temps possible aux migrants. La première Italie, faite d’intellectuels engagés, de démocrates italiens, de militants de gauche et d’ecclésiastiques impliqués (dont le pape !) s’insurge aux côtés du village car la charge des autorités est lourde : dix-sept chefs d’accusation sont retenus contre Mimmo, condamné à 13 ans et 2 mois de prison. Une sentence dont la rigueur a sidéré, soulignant que, dans une Italie démocratique, se tiennent encore des procès politiques. Mais le sursaut vient. En 2023, la cour d’appel de Locri (Calabre) abandonne les charges. Ainsi, conclut le récitant, avec la solidarité comme seule ressource, l’accueil peut continuer à Riace, ce village, métonymie d’une Italie progressiste, dont désormais on ne peut oublier le nom.