En 1973, pendant une fête arrosée à New York, le musicien Robert Wyatt, ivre, se défenestre et chute de plusieurs étages. L’année précédente, il vivait à Majorque avec Alfreda Benge, réalisatrice underground et illustratrice. Leur relation amoureuse s’était peu à peu dégradée à cause de l’isolement et d’une dépendance de plus en plus forte à l’héroïne. Ils s’étaient séparés, mais se retrouvent lorsque Robert est hospitalisé, et condamné au fauteuil roulant. Elle l’accompagne dans sa convalescence et la composition de son œuvre maîtresse : Rock Bottom, paru en 1974. Par le biais de l’animation, le film compose une plongée dans cette musique intensément sensorielle, sublime transfiguration artistique d’un drame personnel. En son centre, la liaison amoureuse de Wyatt avec l’artiste Alfreda Benge, à Majorque, les mois précédant son accident. Elle filme, ils prennent du LSD et se baignent nus dans la mer. Ces épisodes se mêlent à l’illustration visuelle de l’intégralité de l’album, et de quelques autres chansons du compositeur. La splendeur formelle de cet essai documentaire animé, biopic lacunaire, trip psychédélique ébouriffant, huis clos amoureux, jouant avec des techniques graphiques différentes, du croquis crayonné à la photographie, ne doit pas faire écran à la profonde originalité de son approche. À l’inverse de la plupart des films consacrés à des musiciens, qui postulent que l’œuvre se déduit de la vie de l’artiste, Rock Bottom choisit d’inverser le courant, de le remonter en quelque sorte. C’est à partir de cette musique diaphane, orpheline de toute école, à la beauté diffractée et insondable, que se dessine le portrait de son auteur, mal à l’aise avec le langage, comme absent au monde. Pas vraiment de la même école qu’un Jim Morrison ou un Freddy Mercury. C’est un peu plus compliqué parce son génie ressort plutôt de la musique que du spectacle. L’addiction du couple à l’héroïne et à l’alcool, ritualisant leurs journées autour des injections, s’entend dans les boucles faussement répétitives de la musique, agencées comme des mantras, parfois absurdes ou surréalistes. Les mirages perceptifs produits par les « chansons », comme par certaines pilules, trouvent des équivalences visuelles qui s’émancipent de tout réalisme mais tendent souvent vers une splendeur baroque. L’île espagnole se pare de cieux tourmentés aux teintes fuschia. Le son assourdi de la production résonne avec le monde aquatique, comme la bien nommée Sea Song, une des plus belles chansons du monde. L’eau est ce qui figure si bien à la fois la gangue dans laquelle le corps de Wyatt est prisonnier, et l’environnement liquide favorable à une nouvelle naissance, artistique et amoureuse. La construction dramatique, après la formidable séquence d’ouverture, semble suivre des chemins plus musicaux, composés de leitmotivs, refrains, coda. Le temps a passé, le monde a changé. Alfie et Bob vivent toujours ensemble aujourd’hui. Il compose, elle dessine. Et le film s’achève sur une interprétation chorale de Sea Song, en un ultime glacis de beauté.