Pour son premier long métrage, le musicien Antón Álvarez, alias C. Tangana (auteur de deux albums couronnés de succès, de collaborations avec Rosalía, et lauréat de trois Latin Grammy Awards), s’est intéressé à un autre artiste emblématique d’une jeune scène espagnole affairée, entre autres, à passer le flamenco au tamis de toutes sortes de modernités pop - le guitariste Yerai Cortés. Moins pour évoquer sa musique, malheureusement, que pour revenir sur un trauma familial au cœur d’un album - signé Cortés - auquel il emprunte son titre. Car les Goyas glanés par le film (meilleur documentaire et meilleure chanson originale) en disent moins long sur sa qualité intrinsèque que sur la popularité de ses auteur et protagoniste central, et sur un rapport très contemporain au storytelling pop - au sens de musique populaire enregistrée, tous genres confondus - qui voudrait que chaque œuvre ne vaille qu’en tant qu’elle se ferait à la fois le récit et l’outil d’une « résilience » ou d’un empowerment, du dépassement d’un traumatisme ou d’une rupture sentimentale… Et, plus encore, que ces problématiques privées concernent a priori un cercle plus large que celui de l’artiste et de ses proches. Outre ce rapport à l’intime, qu’Álvarez ne questionne jamais, la construction du film interroge, qui ménage le suspense quant à un secret familial qu’au moment où commence le tournage, chacun, pourtant - à l’exception du spectateur -, connaît déjà. Dès lors, pourquoi garder cette révélation pour la toute fin du film ? Pour entretenir le suspense ? Pour la faire artificiellement coïncider avec l’horizon balsamique vers lequel chemine le film (une pacification de rapports familiaux qui, de fait, ne concerne que peu le public) ? Les donner par le montage comme résultant d’un même processus, quand dans la chronologie des faits des années les séparent ? Guère moins discutable lorsque, dans sa quête d’émotions faciles, il guette en gros plan les larmes d’une mère à qui sont lues les paroles d’une chanson consacrée à sa fille défunte, le documentaire échoue aussi à convaincre sur son versant musical. De son identité partagée entre la culture gitane de ses parents et la vie que lui fit découvrir sa compagne - une « gadji » -, et entre un apprentissage du flamenco traditionnel et l’approche greffée de modernités diverses (c’est peu dire que le genre s’accommode aisément du rap, du reggaeton…) qui est la sienne désormais, Cortés, conscient de jouer différemment selon son auditoire, tire sa singularité. Mais cela, le film le verbalise au lieu de le montrer - c’est pourtant l’œuvre d’un musicien sur un musicien… Restent quelques performances live - notamment une splendide buleria filmée sur les lieux de l’enfance de Cortés -, dans lesquelles Álvarez capte quelque chose de la singularité du flamenco, de l’articulation entre le brio des solistes - chanteur, danseur, guitariste - et l’énergie du collectif qui encourage, bat la mesure ; de l’expression ici à la fois minimaliste, dans les moyens qu’elle mobilise, et débridée, d’une tristesse à laquelle ne contreviennent pas les sourires et les interjections enthousiastes des musiciens et spectateurs alentours.