Pour réaliser ce documentaire, François-Xavier Drouet a voyagé dans quatre pays : le Salvador, le Brésil, le Nicaragua et le Mexique. L’enquête est bien menée, précieuse. Elle a le mérite de remettre en lumière une partie de l’Histoire des mouvements politiques contestataires d’Amérique Latine bien trop méconnue en Europe tout en interrogeant, dans une optique plus théologique, les rapports entre la chrétienté, le pouvoir et la pauvreté. Dans les quatre pays, que les contestations aient échoué ou engendré une révolution (comme au Nicaragua, en 1979, avec le succès de la révolution sandiniste), le chapitre se clôt sur une note amère, en l’espèce le constat que le sort des plus pauvres n’a que peu ou pas changé. En cause, bien sûr, les forces politiques en présence, corrompues par la pratique du pouvoir (à l’instar de Daniel Ortega, qui fut pourtant un révolutionnaire), la violence du voisin états-unien (de l’essayiste Nemesio García Naranjo provient cette lamentation célèbre : « Pauvre Mexique ! Si loin de Dieu et si proche des États-Unis ! »), ou plus généralement le système capitaliste. L’un des moments forts est l’entretien avec Leonardo Boff, qui compte parmi les chefs de file de la théologie de la libération. Boff considère le mouvement comme le plus important, avec Vatican II (1962-1965), en termes de remise en question de l’Église en son sein au cours de l’époque contemporaine. Il existe selon lui deux tendances opposées dans le christianisme, centrées autour de deux visions antagonistes du Christ. Pour une partie de l’Église, celui-ci est « le Christ glorifié », « le Christ pantocrator »- le Christ de la résurrection. Cette frange de l’Église représente le pouvoir, auquel elle s’est alliée au IVe siècle de notre ère, et tend à conserver l’ordre social, voire à le légitimer. Au Mexique, dans les Chiapas, les prêtres séjournaient ainsi dans la maison du maître et ne bénissaient qu’à peine les esclaves et les serviteurs ; Samuel Ruiz, l’un des fondateurs de la théologie de la libération dans ce pays, s’est mis, lui, dans les années 1960, à dormir dans les maisons des pauvres. Car pour l’autre frange de l’Église, Jésus est Jésus de Nazareth, le révolutionnaire, proche des pauvres. Là où le film convainc moins, c’est dans sa forme cinématographique même, esthétiquement en-deçà de la force du sujet traité : ainsi, les images d’archives ne se mêlent pas toujours bien aux plans saisis par le réalisateur. Aussi, l’enjeu personnel, au sens d’original, d’atypique, de nécessaire, de l’œuvre n’est pas abouti : dès le départ, le réalisateur-narrateur se confie sur ses propres croyances, tant sa foi depuis longtemps perdue que son ancrage politique à gauche. Mais l’on ne sent, au cours du récit, aucune mise en tension de ces croyances. Son regard sur la religion n’évolue pas et son analyse politique de la théologie de la libération paraît trop militante. Un regard plus approfondi aurait davantage emporté : il n’aurait pas eu pour effet d’affadir la force de ce mouvement, mais au contraire de le renforcer, en l’éloignant définitivement de l’utopie et de la caricature pour l’ancrer dans la réalité du monde, faite aussi d’ambiguïtés et de contradictions.