Dans un premier temps cantonnée à des sorties confidentielles, SAJE Distribution, structure spécialisée dans la distribution de films promouvant la foi chrétienne, a connu, ces dernières années, trois succès témoignant de celui, grandissant, de l’importation en France d’un cinéma confessionnel d’inspiration américaine. Récupéré outre-Atlantique par l’extrême-droite conspirationniste, Sound of Freedom (2023) a ainsi dépassé les 130 000 entrées ; la même année, Vaincre ou mourir, produit par Puy du Fou Films - tout un programme - et coproduit par StudioCanal, fresque révisionniste sur les guerres de Vendée, a flirté avec les 300 000 entrées ; enfin, le très récent Sacré-Cœur a pu compter sur la mobilisation de plus de 450 000 fidèles. Le catalogue s’étoffant, il commence à dessiner une image des plus cohérentes : pas regardant le moins du monde sur la qualité des films (vies de saints ou parcours de vie édifiants, comédies familialistes, rom-coms conservatrices et animations jeune public…), SAJE ne choisit pas ses batailles, mais les livre toutes à la fois - pourvu que Jésus passe une tête, ça fait la blague. Et compose in fine, davantage qu’une ligne éditoriale, un projet politique, une œuvre prosélyte qui, parfois, dit son nom, et parfois le tait. Comment aborder, donc, ce nouveau docu-fiction, amalgame de reconstitutions compassées de scènes des Évangiles (l’Annonciation, les Noces de Cana, la Cène, la Crucifixion…) et de témoignages face caméra d’exégètes des Écritures (aux fins d’expliquer « l’Immaculée Conception », dogme selon lequel Marie, mère de Jésus, serait née libre du péché originel) et qui, en vérité, consiste en un rabâchage de platitudes ? Passons sans trop tarder sur la forme - imagerie kitschissime, visites comiques de l’ange Gabriel, acteurs passant tels des santons dans le décor et séquences interminables où, le miracle advenu, et toutes sagaces et dévotes paroles échangées, ils se regardent en souriant niaisement, comme en état de stase, promis d’ores et déjà à un outre-monde inaccessible aux profanes. Car c’est encore sur le fond qu’interroge le plus le film. Les Évangiles, qui, pour certains, non-croyants pourquoi pas, relèvent de la littérature, et de la plus belle eau encore - ce qui revient peut-être à leur accorder plus de crédit, et une étude plus approfondie, que ne le font les pieux exégètes de ce film - et recèlent des considérations philosophiques et politiques passionnantes, se voient ici réduits à des banalités et à des litanies d’analogies simplistes. Voir ainsi des prêtres présentés comme des théologiens émérites envisager comme des vérités absolues le produit de siècles de conciles et de proclamations papales - en feignant d’ignorer que régulièrement l’Église a réformé ses dogmes, moins pour approcher progressivement la vérité des textes, que pour arranger ses bidons -, a quelque chose de déconcertant. Tant de langueur, de sourires béats, d’apparitions nimbées de lumière, de biais de confirmation pris pour des discours savants, ne vont pas sans leur revers - la foi est respectable, cela va sans dire, mais la voir se réclamer ainsi d’une pensée si simpliste est au minimum problématique.