En 1958, le photographe Art Kane réussit la prouesse de réunir à Harlem les plus grandes pointures du jazz (57, pas moins, seul - ou presque - Miles Davis manquait) sur un cliché publié par Esquire et resté depuis célèbre : A Great Day in Harlem. Cinquante ans plus tard, Ricky Ford, saxophoniste ténor qui brilla notamment auprès du géant Charles Mingus dès 1976, eut l'idée de réunir sur une même photo tous les jazzmen et jazzwomen qui, comme lui, quittèrent les U.S.A. pour s'installer en France. La photo sera prise à Paris sur le flanc de la butte Montmartre par P. Levy-Stab, et nous la découvrons au bout de soixante-treize minutes à la fin du documentaire de M. Saäl. Ainsi, nous assistons aux retrouvailles de Ricky Ford, Steve Potts, Bobby Few, Kirk Lightsey, J. Betsch et S. Everett, mais les jazzfans reconnaissent aussi, entre autres A. Silva, Lavelle, N. McGhie, S. McCraven, D. Murray, H. Singer, W. Dockery, et « nos » R. Urtreger et J-J. Avenel... Embrassades tantôt chaleureuses tantôt un peu forcées, filmées dans un petit coin de Montmartre, scandent un propos dont l'essentiel est composé de témoignages et d'extraits de prestations des six musiciens cités en premier. Les « jazzfans », avons-nous écrit ? C'est là le principal défaut de ce film éminemment sympathique : qui n'a pas suivi la carrière de ces talentueux exilés, notamment dans les années 1970 au sein du feu Centre culturel américain du boulevard Raspail à Paris, risque d'être perdu. De plus, le tournage s'est étalé sur 2008, 2010, 2013, 2015 : d'où une impression déconcertante d'absence de cohésion, de décousu. Au coeur du projet de photo-souvenir, Ricky Ford est l'un des principaux intervenants. Nous le voyons aussi dans la petite ville de Toucy, en Bourgogne, où il s'est installé, marié avec une Française, a créé une galerie d'art et anime un festival de jazz. Autre témoin captivant, le batteur John Betsch, que nous retrouvons dans une tonique prestation auprès du grand saxo alto Steve Potts, venu en France dès 1970, bien filmée et bien enregistrée, ce qui n'est pas toujours le cas, hélas, des autres extraits de concerts. Plus âgés que Steve Potts et installés en France dans la même période, Bobby Few, ami d'enfance d'Albert Ayler, et le trop méconnu héritier musical d'Art Tatum, Kirk Lightsey, sont deux pianistes virtuoses à la technique et à la créativité époustouflantes, dont nous entendons assez longuement la superbe musique. Tous deux témoignent avec une sérénité où la colère est toujours sous-jacente, du racisme profondément ancré dans les �0tats-Unis, dont leur quotidien fut marqué et qui causa leur départ. Pour la France. ì plusieurs reprises, la voix douce et musicale du batteur Sangora Everett nous dit, dans un français aussi impeccable que chaleureux, pourquoi il est venu en France. Pour « être plus près de l'Afrique », bien sûr. Mais aussi pour l'ouverture d'esprit de notre pays, pour l'absence de discrimination, pour la reconnaissance des artistes quelle que soit la couleur de leur peau. Bobby Few, Kirk Lightsey, John Betsch vont dans le même sens. L'investissement artistique de Ricky Ford à Toucy est reconnu et populaire. Pourvu que cela dure...