Un grand échalas barbu improvisant des chansons absurdes ou recevant quantité de tartes à la crème et de seaux d'eau sur la tête : de Corbier, on a surtout retenu les pitreries télévisuelles des années 1980-90 auprès de Dorothée et de sa bande. On lui doit ainsi des mélodies faciles (Le Nez de Dorothée) qui seraient aujourd'hui oubliées si elles n'alimentaient en petites madeleines la nostalgie de toute une génération. Pourtant, en introduction du documentaire, Corbier prévient : il se sent plus proche de « Bob Dylan et Georges Brassens que des Musclés ». ì se rappeler les paroles de Sans ma barbe (« Quelle barbe ! » : rime riche s'il en est) ou les jeux de mots de Laissez les mamies faire (sans commentaire), le doute est permis... Et c'est tout le mérite de Corbier que de chercher à réhabiliter l'artiste, en l'extrayant de la parenthèse télévisuelle dans laquelle il s'est lui-même enfermé pendant quinze ans et que les médias actuels ne cessent de rappeler, à coups de « Que sont-ils devenus ? ». Plus proche de l'autoportrait que du portrait, tant les interviews de Corbier en occupent l'essentiel, ce documentaire retrace l'enfance douloureuse, dans les années 1950, de celui qui s'appelle alors Alain Roux, et qui, découvrant la guitare par hasard, se lance dans une carrière de chansonnier. Enchaînant les cabarets, il se fait un nom (« Corbier », en hommage à François de Montcorbier, le vrai nom de François Villon) avec ses « chansons flashs » (sorte de haïkus caustiques et grivois). Repéré par la télévision en 1982, il entre à Récré A2 comme... chansonnier, avant, cinq ans plus tard, d'incarner sur TF1, avec tous les membres du Club Dorothée, la vulgarité, l'hystérie et l'abêtissement de la chaîne nouvellement privatisée. Pour Corbier, ce sont onze ans de travail intense et de tartes à la crème, qui l'éloignent de la chanson. �0poque qu'il assume d'une pirouette : « On ne faisait rien dont on pouvait avoir honte, mais... on n'était pas fiers ». L'oeil toujours rieur mais la barbe moins fournie qu'alors, Corbier se livre à la caméra du jeune Félix Létot avec sincérité et gourmandise, n'éludant rien de son parcours, pas même l'après-TF1 où, seul, ruiné et à jamais estampillé « Dorothée », il a toutes les peines du monde à remonter sur scène pour faire valoir à nouveau ses talents de chansonnier. Financé grâce à un appel de financement participatif, ce documentaire à tout petit budget tournerait à l'hagiographie plan-plan s'il n'était porté par la sympathie communicative de Corbier et l'élan de celui qui le filme. Corbier est un film d'amateur, dans le sens le plus noble du terme : c'est-à-dire réalisé avec l'envie de transmettre et défendre ce qu'on aime. Jugez par vous-mêmes, semble dire le réalisateur : voilà l'homme (entretiens et images d'archives) et voilà l'artiste (captation quasi in extenso d'un récent concert, qui révèle effectivement une écriture et un plaisir des mots insoupçonnés). Au fond, l'histoire de Corbier est celle d'un malentendu comme seule la société médiatique sait en créer. Victime consentante du système qui le broie, l'homme n'a pu se relever qu'en marge dudit système. Tout un symbole.