Ce film s’inscrit dans une filiation avec d’autres œuvres d’Arnaud des Pallières : Diane Wellington et Poussières d’Amérique, qui s’appuyaient aussi sur un montage d’images d’archives, mais aussi Disneyland, mon vieux pays natal, dans lequel on trouvait déjà la voix intérieure, le rapport aux rêves et à l’enfance, la mythologie américaine utilisée comme surface de projection. Journal d’Amérique est entièrement construit à partir d’extraits (datant des années 1950 à 70) prélevés dans le fonds d’images anonymes collectées par le site Prelinger Archives : films de famille, films institutionnels, films éducatifs..., tout un fatras d’images à vocation non-artistique, enfouies au fond d’un angle mort de l’Histoire du cinéma. Plutôt que d’utiliser ces images de façon aléatoire et disjointe du commentaire, comme avaient pu le faire I. Isou (Traité de bave et d’éternité) et G. Debord (La Société du spectacle), ou pour chercher à illustrer a posteriori un texte existant comme l’a fait J-G. Périot dans Retour à Reims, des Pallières place les images au départ du processus, et construit son film comme une rêverie naissant à partir d’elles. Les séquences étant généralement muettes, il respecte leur silence, et donc insonorise son « commentaire », qui intervient par le biais de cartons, s’intercalant rythmiquement entre les images. Ces mots, associés à une bande sonore faite de bruits et de musiques, déploient alors un contrepoint de fiction, de poésie ou de digressions philosophiques, tissant leur toile autour de l’apparente banalité de ce qui est montré. Parfois le « Je » qui s’exprime est attribuable à l’auteur, et parfois à des identités d’emprunt. Parfois le texte est de des Pallières, et parfois, à la manière de Godard, il glisse dans la citation littéraire. Le film peut souffrir un peu de la rigidité de son dispositif. En effet, il est rapidement clair que la règle du jeu stylistique est posée une fois pour toutes et ne bougera pas. Ce qui peut créer un effet d’éprouvante monotonie. Il faut alors sans doute changer de position pour aborder mieux le film. Ne plus l’envisager comme un spectacle, un récit ou un voyage - avec ses arrêts, ses accélérations, ses étapes -, mais plutôt comme une longue séance d’hypnose. Car comme la voix du magnétiseur, ici la parole silencieuse du narrateur, mécaniquement scandée par les cartons, permet d’entrer dans un état de conscience altérée, à la faveur duquel peuvent se déverrouiller les loquets du souvenir. Car tel est l’objet du cérémonial : faire remonter à la surface des images inconnues, perdues, oubliées dans le cache de la mémoire. D’abord il y a celles que le film utilise : archives intimes ou utilitaires, flottant, déconnectées de leurs auteurs et du contexte dans lequel elles ont été produites, immortalisation de souvenirs qui n’appartiennent plus à personne. Puis il y a la collure que des Pallières organise entre elles, et les images mentales que nous portons tous en nous : souvenirs à moitié effacés, réminiscences floues, dont on ne sait plus si elles appartiennent à des films vus ou à des expériences vécues, traces de l’enfance stockées sans date dans l’inconscient... À partir de là, à chacun de faire son propre film.