Dans Portrait de l’érudition - Pour l’usage de ceux qui aiment voir le fort & le foible des sciences, publié en l’an de grâce 1720, un certain Gallatin écrit : « Les anciens Allemands n’ont pas laissé voir beaucoup de l’artifice dans leurs bâtiments, ils ont taché plutôt de les faire éternels à cause de leur durée : au contraire les Architectes modernes se donnent plus de peine pour la commodité […], la Proportion […] la Variété & ornement ». En d’autres termes, la taille de pierre antique est une pierre de taille, les arches se découpent dans l’au-delà même de leur création première, dans une conception romantique de la ruine même où l’incomplétude est perfection. Le bâti moderne (et post-moderne) a valeur non plus de témoignage dans le temps long de l’essence des pierres, mais dans le temps court de l’existence des hommes : la praticité est un des principes actifs du béton, et plus on a envie de durer, moins l’on dure. Architecton témoigne exactement de cette distinction, et lui aussi, s’interroge (pas toujours sans confusion, nous le verrons) sur l’incidence du Beau dans nos vies d’êtres abrités. Le documentaire se décompose en plusieurs mouvements de prime abord disparates qui s’originent tous cependant autour des mêmes verbes originels : « faire » et « défaire ». Faire, c’est détruire : les explosions provoquées dans les carrières de pierre sont des apocalypses de petite ampleur destinées à produire de la matière verticale (on pourrait aller jusqu’à dire érectile : Victor Kossakovsky filme les pierres qui chutent comme un bouillonnement sanguin). L’usage du ralenti, des gros plans, d’une bande-son enveloppante formulent une enfance du monde. Puis, dans un noir et blanc satiné, il filme des ruines antiques, immuables. Enfin, l’on suit un architecte, Michele De Lucci, à la rencontre de deux espaces géométriques : un mégalithe antique parfaitement lisse à Baalbeck, au Liban, et un cercle qu’il construit dans son jardin, espace virginal qui délimite la fin de l’anthropocène. On pourrait se lover dans cette trinité à la fois abstraite et discursive (on crée - on détruit - on restaure) qui a la grande force d’essayer de représenter ce qu’un regard minéral sur le monde pourrait être. Mais Architecton cherche aussi à saisir un temps de la catastrophe : Kossakovsky filme la Turquie soumise aux tremblements de terre et l’Ukraine ravagée par la guerre. Noble démarche, si le film ne se clôturait pas sur un échange entre De Lucchi et Kossakovsky lui-même, qui s’interrogent, au frais sur un banc, sur le fait que les bâtiments d’aujourd’hui sont périssables, laids et fonctionnels. Le propos est déjà un peu démagogique ; il est même confus et de mauvais goût quand on filme l’Ukraine. Peu importe la compacité du béton, les ornements du beau ; la guerre transforme en léproserie les corps les plus vaillants, les immeubles les plus pratiques. Entre la belle ruine de carte postale pompéienne et la crevasse cauchemardesque, il n’y a que la patine du temps - Architecton le montre physiquement, mais échoue à le démontrer par la parole. C’est la valeur première du cinéma : parfois, un film exsude le contraire de ce qu’il pense.