Ernest Cole a marqué l’imaginaire de l’Apartheid, et pourtant on ne connait presque rien de lui, outre son œuvre majeure, House of Bondage, parue aux États-Unis en 1967. Raoul Peck lui-même, qui a été sollicité par les ayants-droits du photographe, n’avait plus tout à fait son nom en tête. C’est pourtant une œuvre riche et encore ouverte, après le dénichage de plus de 60 000 négatifs et photographies dans trois malles dans une banque à Stockholm. Pourquoi toute cette partie de son travail a-t-elle été « cachée », « confisquée » ? Telle est l’interrogation finale, posée par le documentaire, qui espère n’être qu’un commencement dans une nouvelle exploration à venir. Il ressort de ce projet engagé un enthousiasme réel. Raoul Peck a d’abord souhaité, à travers un récit à la première personne, redonner la parole à Cole (la version française comprend d’ailleurs la voix de Raoul Peck lui-même, interprétant des écrits de Cole). On peut en apprécier la rythmique façon jazz, qui se manifeste à la fois dans la bande originale, dans la générosité de l’œuvre, qui n’hésite pas à montrer de très nombreuses photos, dans l’enchainement entre les photos, et dans les recadrages à l’intérieur des photos elles-mêmes. Quelques-uns de ces recadrages embarquent, comme lorsque Peck se livre à des analyses photographiques, embellissant les clichés par les changements de focale et l’art de raconter. Le plus fort enfin, c’est la peinture de son exil, son mal du pays, son mal des pays. Le mal de l’Afrique du Sud d’abord, qui a tant fait souffrir Cole mais qui est sa terre d’origine, le lieu de ses rêves et de ses fantasmes, de son enfance, et où ses photos étaient interdites. Le mal des États-Unis aussi, un endroit où il n’est plus seulement noir mais noir et immigré. Cole dira que s’il craignait d’être arrêté en Afrique du Sud, c’est la crainte d’être tué qu’il ressentait outre-Atlantique. D’autres aspects du film sont cependant problématiques. Comme s’il manquait de foi en son sujet, Peck semble prendre trop de place. Ainsi, quasiment toutes les photographies, qu’on peine déjà à regarder tant l’enchainement en est rapide, sont en outre recadrées. Le ton est trop uniforme, trop accéléré, donnant l’impression que le montage tente désespérément de compenser ce qui n’aurait pu faire film en soi : les photographies de Cole. On est bien loin de la centralité des images dans Les Années déclic de Depardon, où la narration part des photos, et non, comme la plupart du temps ici chez Peck, les photos de la narration, ou de la magnifique Visite au Louvre de Huillet et Straub, où l’on peut passer, avec tellement d’énergie, et sans un instant d’ennui, presque dix minutes dans un plan fixe sur un seul tableau. Est-ce à dire que Cole ne vaut pas Tintoret ? Une dernière chose, allant dans le sens de notre propos : Peck prend la liberté de créditer Cole à ses côtés au scénario. Si les photographies de Cole sont bien de Cole, Ernest Cole, photographe est de Peck : c’est donc une nouvelle fois supplanter le photographe, lui attribuant une œuvre dont il n’est pas le coauteur.