Dix ans après avoir documenté le soulèvement contre le régime du président Ianoukovitch (Maidan), Sergueï Loznitsa livre ici les chroniques d’un autre tournant historique : l’invasion de son pays par la Russie. À peine entamé, le documentaire - dont certains segments étaient déjà disponibles sur la plateforme d’Arte.tv - dessine un geste précis : la démarche de Loznitsa ne consiste pas à observer le front, mais à s’intéresser à l’arrière. Reléguant hors champ les combats et les bouleversements géopolitiques qu’ils occasionnent, le réalisateur choisit de filmer le quotidien incertain des civils. De février 2022 jusqu’à fin 2023, il compose ainsi un panorama de cette vie en état de guerre. Ce qu’il donne à voir : le chaos, l’attente, le deuil, mais aussi la résistance d’un pays. À Nikolaïev, des habitants, privés du réseau d’eau, s’attroupent autour d’une fontaine pour remplir des bidons et des bouteilles. À Odessa, on célèbre le mariage entre un jeune soldat et sa fiancée. Dans une maternité de Kiev, des soldats retrouvent leurs compagnes sur le point d’accoucher. Non loin de là, des libraires récupèrent des ouvrages russes. Lesquels seront convoyés dans un entrepôt pour y être détruits. Sur un champ de tir à Lviv, des hommes en treillis s’entraînent à devenir des soldats. Et, aux quatre coins du pays, on assiste aux obsèques de soldats tombés sur le front... En termes de production comme de postproduction, l’approche est la même que pour Maidan. Tout se fait plus ou moins en « temps réel » : Loznitsa déploie plusieurs équipes de tournage - en effectif réduit - dans différentes villes d’Ukraine, avant de prendre la relève en salle de montage. La force du film tient à sa façon de mettre en récit la guerre : le cinéaste ne se contente pas de juxtaposer des scènes de vie codifiées et ritualisées (le mariage, la naissance, les fêtes religieuses, les cours à l’école, etc.) et des tableaux saisissants (la rééducation des soldats mutilés, le sauvetage des habitants d’un immeuble bombardé, etc.). Par un travail évident de cadrage et de découpage, il soigne ses transitions, compose des parallèles et tend des miroirs. Chaque élément de l’environnement observé est mis à profit : les sirènes de raids aériens sont autant des rappels du danger que des marqueurs rythmiques du récit, tandis que le cycle chronologique (les quatre saisons calendaires) répond naturellement au cycle de la vie humaine. Le tout forme, de manière cohérente, une structure circulaire, dont la vie et la mort constituent les mêmes centres. Cinématographiquement parlant, le geste est rigoureux, précis, ambitieux. Dans sa visée historique, il est important, et empreint de compassion : L’Invasion n’a jamais été pensé comme un reportage journalistique, dont le but aurait été de produire un discours médiatique. Il ne s’agit pas de commenter les événements, mais de montrer la guerre comme l’entrecroisement entre affaire personnelle et fait collectif, la synthèse entre indicible et matérialité. De cette façon, le travail de Loznitsa est autant le travail d’un cinéaste que celui d’un historien.