Carrière :
Le réalisateur Mauritz Stiller, le "découvreur"de Greta Garbo, est considéré comme l'un des fondateurs de l'école cinématographique suédoise avec Victor Sjöstrom, et l'un des inspirateurs des comédies d'Ernst Lubitsch
.
En 1912, la production cinématographique suédoise est en plein essor. La société "Svenska Bio" confirme sa position dominante et devient la Svensk Filmindustri en 1919. Elle construit de nouveaux studios près de Stockholm. Son directeur, l'éminent producteur Charles Magnusson rassemble autour de lui des talents propices à l'éclosion d'un véritable art cinématographique. Il engage en particulier trois comédiens et metteurs en scène de théâtre renommés, Georg af Klercker, Mauritz Stiller et Victor Sjöström (ce dernier sera le moins "oublié" des trois par l'histoire du cinéma). Ces personnalités allaient devenir les figures de proue du cinéma muet suédois. Svensk Filmindustri supplante bientôt la toute puissante Nordisk danoise. Mauritz Stiller sera pendant plus de dix ans, avec son ami et très proche collaborateur Victor Sjöström, l'un des piliers de "l'École poétique suédoise". Durant ses trois premières années à la "Svenska Bio", entre 1912 et 1915, Stiller ne réalise pas moins de 28 films, essentiellement des mélodrames et des comédies.
Sa première oeuvre d'envergure est Amour et journalisme
(1916), une comédie pétillante et pleine d'humour. Dans la même veine, il tourne en 1917 Le meilleur film de Thomas Graal
, dont le héros est brillamment incarné par Victor Sjöström. Ce film, dont l'intrigue se situe dans le milieu du cinéma, est une subtile réflexion sur le pouvoir de l'image. Stiller ouvre la voie du réalisme dramatique et allégorique en s'inspirant de quelques chefs-d'oeuvre de la littérature scandinave. Il tourne en 1918 le magnifique Le Chant de la fleur écarlate
d'après le romancier finlandais Johannes Linnankoski. Comme Le Film d'Art en France, la Svensk Filmindustri s'inspire des grands textes littéraires nordiques contemporains : Henrik Ibsen, Hjalmar Bergman, ou encore Selma Lagerlöf, romancière suédoise dont les oeuvres furent souvent portées à l'écran par Victor Sjöström et Mauritz Stiller. Cette dernière critiquera violemment certaines adaptations très personnelles de Stiller, comme Le Trésor d'Arne
, tourné en 1919, qui reste pourtant une référence de l'école cinématographique suédoise. La beauté picturale de ce film inspirera Serguei M. Eisenstein pour certaines séquences d'Ivan le terrible
, tourné en 1943. En 1920, Stiller signe avec Vers le bonheur
une comédie ludique et très originale traitant du thème des apparences, à travers le récit d'un badinage amoureux. Ernst Lubitsch, maître de la comédie sophistiquée, apprécia beaucoup ce film. Il trouvera chez son aîné de 9 ans une partie de son inspiration. À cette comédie subtile succède en 1921 un drame lyrique au dépouillement presque ascétique, À travers les rapides
.
Puis, Garbo entre en scène. Celle qui s'appelle encore Greta Louisa Gustafsson trouve très jeune son premier grand rôle en 1924 dans La Légende de Gösta Berling
d'après Selma Lagerlöf. Mauritz Stiller l'a repérée à l'Académie royale d'art dramatique de Stockholm. Il saura filmer comme personne l'actrice débutante dans ce film emblématique de son style, extravagant, mêlant tragique et burlesque dans le lyrisme romantique des grands espaces naturels. C'est Stiller qui donne à la comédienne son nom d'artiste, Greta Garbo, "garbo", signifiant "la grâce, le charme" en espagnol. Celle que l'on surnommera aussi "La Divine" déclarera plus tard devoir au cinéaste tout ce qu'elle deviendra. En 1925, son mentor l'accompagne en Allemagne sur le tournage de La Rue sans joie
de Georg Wilhelm Pabst, dans lequel elle joue un second rôle aux côtés d'Asta Nielsen. La même année, Louis B. Mayer, patron de la Metro-Goldwyn-Mayer, se trouve en Europe à la recherche de nouveaux talents. Sur le conseil de Victor Sjöstrom, il se fait projeter La Légende de Gösta Berling
. Ébloui par la beauté du film, Mayer propose un contrat très attractif à Mauritz Stiller pour l'emmener tourner à Hollywood. Le réalisateur accepte à la condition que Greta Garbo soit elle aussi engagée. Le départ a lieu en juillet 1925. Mais Stiller va vite déchanter. Son caractère rebelle et extravagant fait vite comprendre aux dirigeants de la MGM qu'il ne se pliera pas au système autoritaire hollywoodien. La MGM va le mettre sur la touche et subtiliser l'actrice à son mentor. Stiller est écarté de la réalisation du film Le Torrent
(1925), avec Greta Garbo en tête d'affiche, qui est confié à Monta Bell. Il ne tournera que quelques scènes de La Tentatrice
(1926), avec son actrice fétiche. Le film sera achevé par Fred Niblo.
Mauritz Stiller finit par démissionner. Il quitte la MGM pour la Paramount Pictures, engagé par le producteur d'origine allemande Erich Pommer. Il réalise en 1926 Hotel impérial
, qui remporte un grand succès public et critique et Confession
(1927), avec l'actrice Pola Negri en vedette. Mais le cinéaste, découragé et en proie à la dépression, ne peut mener à bien les projets qu'on lui confie. Il est remplacé par Rowland V. Lee sur le plateau de Barbed Wire
en 1927, et par Ludwig Berger et Lothar Mendes (entre autres) sur le tournage de La Rue des péchés
l'année suivante, et finit par rompre son contrat. Sa santé de plus en plus défaillante le ramène en Suède où il s'éteint prématurément à l'âge de 45 ans. Son oeuvre ne nous est parvenue que par bribes (environ 11 films partiellement conservés sur 45 tournés). La raison principale en est la disparition dans un incendie en 1941 des négatifs originaux des films muets produits par le Svensk Filmindustri. Ce désastre est d'ailleurs responsable de la destruction d'une grande partie de l'héritage cinématographique suédois.