Le film s'ouvre sur l'évocation des 6 000 sourds juifs assassinés par les nazis, dont 210 français morts en déportation, et par une question qui porte en elle-même sa réponse : "comment témoigner dans une langue qui ne s'écrit pas ?" "Si les déportés ont eu du mal à être crus, les sourds rescapés des camps, ne pouvant pas témoigner, ont été oubliés", rappellent à la fin Brigitte Lemaine et Stéphane Gatti. Ce dernier est le fils d'Armand Gatti, grand dramaturge (toujours dérangeant bien après sa disparition) et réalisateur d'un film magistral sur les camps nazis (L'Enclos). Lui-même a beaucoup travaillé sur les "expérimentations" médicales nazies. B. Lemaine, elle, est issue d'une famille de sourds. Leur travail commun est né de la programmation, en 1992 à Bagnolet, de la pièce d'A. Gatti, «Le Chant d'amour de l'alphabet d'Auschwitz», et c'est en 2000 qu'ils ont achevé, après moult versions, ajouts, et avec des moyens bien succincts, le documentaire que nous pouvons voir aujourd'hui. D'où une impression de collage, voire de décousu, mais qui n'a guère d'importance face à la puissance de ce qu'ils nous révèlent. Révèlent, oui ! Car quels manuels évoquent clairement, précisément, la réalité de la politique de sélection raciale que le nazisme mit en place : Bernard Mottez, sociologue, rappelle qu'une loi décrétée dès le 15 juillet 1933 organisa la stérilisation forcée, violente, des groupes de population qui n'entraient pas dans la "vision du monde" des nazis. Dès lors, la machine implacable était en route, et les sourds, de toutes origines, allaient en être victimes. Une machine qui ne put tourner et aboutir à "la mort de grâce" (sic !) pour les "incurables", ces "vies sans valeur de vie", qu'avec une multitude de complices actifs, principalement au sein du corps médical, ce que souligne fortement Claire Ambroselli, ex-membre du Comité National d'�0thique. Cette machine, le chercheur Horst Biesold, longuement filmé par Lemaine peu avant sa mort, en décrypte avec précision et clarté les rouages, les implications et l'évolution, soulignant la continuité entre la loi dite de "prévention" puis les "expérimentations" atroces et l'extermination programmée dès 1940 par la directive T4 et l'opération 14F13, à Hadamar puis Auschwitz et Treblinka. Seule une courte allusion évoque le côté sordidement comptable de ces meurtres : il aurait été opportun de ressortir ces exercices d'arithmétique où tout écolier devait calculer de combien le salaire de ses parents pourrait augmenter si l'on supprimait les "indésirables" soi-disant à charge ! Le film comporte aussi de précieux témoignages de survivants, en particulier celui de Gérard Braun, enfant sourd et juif, caché par son maître à l'institution de Saint Hippolyte du Fort, ou ceux de Kurt Eisenblätter et Harald Weickert. Deux notes rapides concluent ce document aussi solide que nécessaire : les stérilisations ont laissé de terribles séquelles, physiques et psychiques ; la plupart des médecins coupables ont continué à travailler...