• Autour d'une œuvre

La Symphonie des brigands : une fantaisie musicale et visuelle 

06/08/2026

Résumé de l'article

Au milieu des années 1930, peu après l’avènement du cinéma parlant, Friedrich Feher (1889-1950) réalise "La Symphonie des brigands" (1936), un film poétique dans lequel conte pour enfants et comédie burlesque se confondent. L’intrigue s’articule autour d’une bande de voleurs qui veulent récupérer un sac d’or dissimulé dans le piano mécanique d’une famille de chanteurs ambulants. Chaque scène est rythmée par la musique, véritable colonne vertébrale du film. Tourné en versions française et anglaise, ce long-métrage témoigne d’une pratique aujourd’hui disparue. 

 

Une œuvre singulière et hybride 

Frierich Feher, de dos, conduisant l'orchestre dans la scène d'ouverture du film

Avec La Symphonie des brigands, Feher signe un objet cinématographique difficile à classer. L’œuvre mêle conte populaire, burlesque, film musical et expérimentation visuelle. Les corps s’y expriment avec une expressivité proche de l’art clownesque. Les brigands prennent des traits caricaturaux, et les situations oscillent entre comique, poésie et drame.  

L’étrangeté de cette réalisation réside aussi dans son univers visuel. La photographie d’Eugene Schüfftman, ancien collaborateur de Fritz Lang (1890-1976) sur Die Nibelungen (1924) et Metropolis (1927), met en valeur les décors stylisés d’Ernö Metzner (1892-1953), qui avait travaillé avec Georg Wilhelm Pabst (1885-1967). Ces derniers rappellent l’expressionnisme allemand, un univers que Feher connaissait bien pour avoir interprété l’un des rôles principaux dans Das Cabinet des Dr. Caligari (Robert Wiene, 1920). La Symphonie des brigands sollicite un jeu théâtral où personnages et espaces composent un univers étrange.  

Dès l’ouverture, un chef d’orchestre filmé de dos, incarné par Friedrich Feher lui-même, lance la musique avant que le récit ne débute. La mélodie ne se contente pas d’accompagner les images : elle les organise, donnant tout son sens à l’idée du « film composé »[1] et rythme le récit comme un livret d’opéra. 

Une dimension plus intime se dégage aussi à l’écran : Hans Feher (1922-1958), le fils du réalisateur, interprète le rôle du petit Giannino, tandis que Magda Sonja (1886-1974), l’épouse de Feher, incarne sa mère. Cette correspondance entre fiction et réalité renforce le caractère singulier et familial de l’œuvre.

Un film, deux versions 

Au début des années 1930, le doublage ou le sous-titrage ne sont pas encore répandus. Pour que les films restent compréhensibles auprès des publics étrangers à leur pays d’origine, les sociétés de production réalisent plusieurs versions d’une même œuvre dans différentes langues. La majorité des décors, costumes et scénarios restent identiques, et certaines images sont réutilisées. Le casting varie selon la langue : les acteurs polyglottes peuvent jouer dans plusieurs versions, certains apprennent leurs répliques phonétiquement, tandis que d’autres sont tout simplement remplacés. 

La Symphonie des brigands illustre parfaitement cette pratique : la diseuse de bonne aventure est incarnée par Françoise Rosay en français et par Vinette en anglais, tandis que le magistrat est joué par Henri Valbel dans la version française et par Ivan Wilmot dans celle en anglais. Certains personnages importants, comme la mère, parlent très peu à l’écran pour dissimuler leur méconnaissance de la langue. Cet usage témoigne des tâtonnements techniques du début du cinéma sonore et des subterfuges industriels pour pallier ces nouvelles contraintes. 

Françoise Rosay dans la version française de La Symphonie des Brigands. (c) FPA

Une curiosité du cinéma des années 1930 

À sa sortie en France, en mai 1937, La Symphonie des brigands peine à trouver des distributeurs et doit se contenter d’une diffusion restreinte [2]. Les critiques restent partagées. Certaines s’émerveillent de cette création atypique : “La Symphonie des Brigands est un ballet bouffon que, pour ma part, je trouve rempli d’excellentes qualités et qui m’a tenue sous le charmes deux heures durant. Feher a suscité des images, il a imaginé des rythmes, qu’il a déterminés par la mélodie, et cette mélodie est prenante, attirante, conquérante »[3]. D’autres regrettent un enchaînement de situations et de séquences musicales absurdes : « Si vous avez quelque petite vengeance à exercer, n’hésitez pas : envoyez votre ennemi ou votre raseur voir La Symphonie des Brigands ; conseillez-lui ce film vigoureusement » [4]

Aujourd’hui, ce long-métrage est considéré comme une curiosité du cinéma européen des années 1930. Son originalité formelle, son rapport particulier à la musique et ses versions multiples témoignent d’une période où le cinéma parlant expérimentait librement ses formes et ses méthodes de production. Plus qu’une fantaisie musicale, La Symphonie des brigands illustre la créativité et l’audace du cinéma parlant. Le film rappelle une époque où le langage propre au cinéma sonore restait encore à inventer.


[1] Le Peuple, 21/5/1937.
[2] Benjamin Fainsilber, Marianne, 2/ 6/1937.
[3] Marcelle F. de Joannis, L’Événement, 13/6/1937.
[4] François Vinneuil, « L’Action française », 27/5/1937.