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Capitaine Voinot : enquête sur un militaire-cinéaste amateur
22/05/2026
Certaines découvertes nous transportent là où l’intime et l’universel s’entrelacent. Parmi les 2000 bobines déposées dans les archives du CNC par le Conseil départemental de la Charente, onze films anonymes au format 9,5 mm sont sortis de l’ombre. Datées des années 1930, leurs amorces griffonnées de noms, de lieux, ces pellicules murmurent une histoire oubliée. Elles portent le regard d’un cinéaste-amateur au cœur des bouleversements d’une Europe à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.
Mais, qui en est l'auteur ?
La première piste nous vient d’annotations manuscrites sur des scotchs collés à l’une des bobines : « Cne Rouxel » et « Breguet 19 ». Le Breguet 19, un modèle d’avion des années 1930, oriente nos recherches vers les archives aéronautiques de la période. Dans la revue spécialisée Chronique des avions Louis Breguet, la mention d’un capitaine Rouxel nous mène vers une photographie. Celle-ci expose un groupe de militaires posant fièrement auprès d’un Breguet 19, à l’occasion d’un vol de liaison en 1930.
Le lien semble évident : Rouxel est-il donc le mystérieux cinéaste-amateur ?
Un détail sème le doute. Sur cette photographie de groupe, c’est une autre figure, placée au centre, qui ressemble davantage à l’homme apparaissant furtivement – mais régulièrement – sur nos images. Une vérification minutieuse de la légende permet d’associer cet officier familier au capitaine Voinot. Ce nom, inconnu jusqu’ici, devient la clé de notre enquête. Notre première “piste Rouxel’’, bien qu’erronée, ouvre la voie à une nouvelle recherche.
Pour confirmer l’identité de Voinot, nous nous plongeons dans les archives militaires. La consultation d’un annuaire de l’armée française révèle un certain Charles-Gabriel-Edouard Voinot, membre du 32ème Régiment d’Aviation Mixte dans les années 1930. Des recoupements supplémentaires dans le dossier personnel de Charles Voinot, conservé au Service Historique de la Défense (cote SHD : GR 5 YE 65242) à Vincennes, confirment qu’il s’agit bien du même homme.
En effet, les indications correspondent ; ce même Voinot participe au vol de liaison en 1930, illustré dans la revue, et, une photographie officielle dans son dossier militaire confirme la ressemblance avec l’homme filmé et filmant. Malgré les années qui séparent ce cliché des films, ce visage nous est familier.
L’homme, né en 1890 en Meurthe-et-Moselle, officier décoré et père de trois enfants, a saisi des fragments de son quotidien – familial et militaire – avec sensibilité. Ses films, à la croisée de l’intime et de l’Histoire, forment aujourd’hui une archive précieuse, témoin d’une époque où l’Europe tremble déjà sous le poids des tensions.
Ce trésor cinématographique nous fait découvrir des manœuvres militaires, des scènes de voyage à travers l’Europe et des moments de vie familiale où l’objectif de Voinot s’attarde sur Jeanne, sa femme, et leur premier enfant.
L’une des séquences les plus frappantes montre des enfants jouant à la guerre au Bois-le-Prêtre, ancien haut lieu des combats de 1914-1918. Filmée entre 1933 et 1937, cette scène résonne de manière troublante : dans un paysage encore marqué par la mémoire du conflit, des enfants rejouent des gestes militaires, sous l’objectif d’un officier de carrière, à la veille d’une nouvelle guerre européenne [1].
Si l’on perçoit parfois le cadre rigide du métier d’officier, à travers la répétition des défilés, des rassemblements de troupes et des moments de vie strictement codifiés par l’institution militaire, les images révèlent également un homme fasciné par le potentiel de sa caméra. Il expérimente les cadrages audacieux et même les effets spéciaux en grattant par exemple directement sur la pellicule pour simuler des tirs de canon dans le film.
Lors de ses voyages à travers l’Europe et l’Afrique du Nord, le capitaine filme à bord de multiples transports et offre ainsi des vues en mouvement semblables à des cartes postales animées. Son utilisation habile de la caméra en mouvement transforme les séquences de voyage en véritables objets de cinéma amateur avant-gardiste, pour lequel l’auteur désire repousser les limites de son matériel.
Voinot n’apparaît donc plus comme un officier en permission ; il est un cinéaste-amateur, documentariste avant l’heure.
Néanmoins, ses films sont aussi ceux d’un témoin privilégié. Dans une séquence saisissante, Voinot, sans nul doute grâce à son statut d’officier gradé, capture un rassemblement militaire à Rome en 1935. Les drapeaux fascistes flottent tandis que les casquent abondent. Et, sous un balcon acclamé, une silhouette – probablement celle de Mussolini – domine la scène.
Ces images, empreintes d’une certaine réserve, témoignent d’une époque où la force militaire fascine autant qu’elle inquiète. Ce contraste entre neutralité de l’objectif et charge idéologique des scènes filmées fait de ces bobines un miroir d’entre-deux guerres.
Ces pellicules, longtemps restées anonymes, permettent de reconstituer l’itinéraire oublié d’un militaire-cinéaste-amateur. Elles rappellent que derrière chaque archive se cache une main, un regard, une intention. Derrière l’objectif du capitaine Voinot, il y avait un homme qui, sans le savoir, filmait des images qui continuent de nous interroger, un siècle plus tard.
Combien d’autres films, enfouis dans des archives ou des greniers, attendent encore d’être redécouverts ?
[1] Cette séquence entre en résonance avec un autre film amateur conservé dans les collections du CNC, tourné au même endroit en 1915 par Albert Gal-Ladevèze, intitulé [Après les combats de Bois-le-Prêtre] (n° 150100101). On y découvre le site immédiatement après les affrontements. La confrontation de ces deux films, tournés à plus de vingt ans d’écart sur un même territoire, est saisissante : là où Gal-Ladevèze documente un paysage dévasté par la guerre, Voinot filme des enfants qui en rejouent les gestes, dans un décor redevenu terrain de jeu. Ce rapprochement met en lumière la façon dont la mémoire des lieux de guerre se transforme.