Le fonds de l’IDHEC

09/02/2026

Résumé de l'article

Le fonds de l’Institut des hautes études cinématographiques, ancêtre de la FEMIS, donne à voir les modes de pratique et de création des élèves issus de ses quarante-et-une promotions, à travers leurs travaux d’études, conservés dans les fonds d’archives du CNC. Ces réalisations permettent de distinguer des tendances en termes de genres explorés. Parmi ces derniers, celui du fantastique trouve des modes d’expression singuliers.

La fondation d’une nouvelle école de cinéma 

En 1943, le réalisateur Marcel L’Herbier fonde l’Institut des hautes études cinématographiques. Dans son discours inaugural du 10 Janvier 1944, il énonce les différents principes de ce nouveau lieu d’enseignement. La fondation de ce « Foyer de la Connaissance Cinématographique Française »1 répond ainsi à une triple exigence : former les futurs réalisateurs du cinéma français grâce à un enseignement d’excellence, concilier la création et la recherche esthétique avec l’apprentissage technique et intervenir comme véritable support à la production.  Marcel L’Herbier fondateur de l’IDHEC, © Cinémathèque Française

Installé dans un ancien studio près de la Porte des Ternes, l’IDHEC est un pendant de l’École de Vaugirard (ancêtre de l’école Louis Lumière), orientée quant à elle vers la formation des techniciens de l’industrie cinématographique. Il forme au début des années 1950, avec l’Institut national de la cinématographie S. A. Guerassimov de Moscou (VGIK) et le Centro sperimentale di cinematografia de Rome le trio de tête des écoles de cinéma mondiales. Plus qu’un simple lieu d’apprentissage, il favorise pour les futurs réalisateurs ou opérateurs un accès rapide à la carte professionnelle, sésame alors indispensable pour intégrer l’industrie cinématographique française. 

L’enseignement de la pratique cinématographique à l’IDHEC 

L’accès à l’établissement est conditionné par la réussite d’un concours suivi d’une année de classe préparatoire au Lycée Voltaire et de deux années d’études au sein-même de l’Institut. Au cours de ces dernières, les élèves, sous la supervision de leurs professeurs, réalisent en équipe de nombreux exercices de tournage.  

Deux formes d’exercices sont récurrentes : l’adaptation d’une scène d’un film célèbre et la réalisation de reportages dans différents lieux de Paris et sa périphérie qui permettent de se familiariser avec les technologies cinématographiques, les matériels, laboratoires et studios professionnels. Ces entrainements sont complétés par la réalisation de courts-métrages individuels, fondés sur un scénario original ou l’adaptation d’une œuvre, le plus souvent littéraire. 

Ci-dessus: Professeur et élèves durant un cours de découpage à l’IDHEC source : film Pathé Journal : Le Jeune cinéma à l’école (Réalisateur inconnu,  1961) / Montage à l’IDHEC, source : film Pathé Journal : Le Jeune cinéma à l’école (Réalisateur inconnu,  1961) / Un élève au mixage à l’IDHEC, source : film Pathé Journal : Le Jeune cinéma à l’école (Réalisateur inconnu,  1961)

À la suite des tournages, les films sont développés en laboratoire. Ces réalisations permettent aux élèves d’apprendre la mise en scène, le découpage plan par plan d’une séquence mais également de s’exercer au montage de l’image et au mixage du son. En fin de cursus, chaque élève réalise un film de fin d’étude. En 1988, l’IDHEC disparaît et prend un nouveau nom : L’École nationale supérieure des métiers de l'image et du son (FEMIS). Durant ses quarante-cinq années d’existence, l’Institut aura assuré la formation de mille quatre cent trente-neuf professionnels français et étrangers. 

Une pluralité des genres abordés 

Des années quarante à la fin des années soixante, les courts-métrages réalisés individuellement par les élèves des différentes promotions se distinguent par la grande diversité des genres investis. Si un accent particulier est placé sur les comédies et les drames abordant la question des mœurs - infidélité, relations conjugales et amoureuses - les élèves explorent également des genres policiers et historiques.  

Ils n’hésitent pas non plus à faire s’entrecroiser les registres. Ainsi Eté 61 (1963) de Michel Favart aborde la problématique du couple par le biais du contexte historique de la crise de Bizerte. Le choix de l’orientation donnée au scénario ou celui de l’œuvre adaptée dépend souvent de la nationalité de l’élève. Par exemple, Jean-Claude Disserens choisit d’adapter un passage du Bal du comte d’Orgel de Raymond Radiguet dans La Loge (1952) tandis que Jeanne Brownieska Kozicka, élève polonaise, porte l’action de son Monsieur Smith soulève le rideau de fer (1950) dans son pays d’origine. 

Photogrammes du film Le Nez (Anna Jawicz, 1949)

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Focus : Une tendance fantastique au sein de l’IDHEC 

Parmi les genres explorés par les élèves, une tendance aux récits fantastiques est notable dans les années 1950 par le biais d’une dizaine de courts-métrages. Si le fantastique demeure un genre minoritaire, la recherche d’une atmosphère onirique est présente dans de nombreux travaux. 

Ces courts-métrages fantastiques explorent ce genre avec différentes tonalités. Certains privilégient l’inquiétante étrangeté, à l’instar de Logos (1962) d’André Farwagi, qui met en scène un spectateur de salle de cinéma aux prises avec un individu angoissant, ou du Nez (1949), d’Anna Jawicz, adaptation de la nouvelle de Nikolai Gogol. D’autres mettent en avant des créatures canoniques du bestiaire fantastique telles que la sorcière (La Sorcière d’Andrzej Zulawski en 1958), le fantôme (Histoire de revenants de Marceau Ginesy en 1956) ou encore le vampire (Le Maitre de la nuit de Felipe Cazals en 1964). 

La peur de la mort constitue également un thème récurrent comme dans Quia Pulvis Es (1956) d’Hervé Lanfranchi, où un homme assiste à son propre enterrement, ou encore dans Le Cauchemar (1964) d’Hassen Daldoul, dans lequel le personnage principal se rend dans une église et y connaît un funeste sort. Dans L’Araignée (1961) de Pierre Samson, adapté d’une nouvelle d’Hanns Heinz Ewers, l’inquiétante étrangeté tourne à la terreur pure : une femme prend le contrôle des mouvements d’un soldat rongé par la culpabilité d’un meurtre et provoque sa mort. Les forts contrastes du noir et du blanc accentuent le caractère cauchemardesque de ces récits.  

Il n’est pas interdit de voir dans cette présence du cinéma fantastique à l’IDHEC une influence de Marcel L’Herbier, dont l’intérêt pour le genre est manifeste. En 1942, Un an avant de prendre la direction de l’établissement, le cinéaste réalise La Nuit fantastique où un étudiant parisien est confronté à l’apparition d’une jeune femme dans ses rêves. En 1967, il réalise pour la télévision Le Cinéma du diable, film-essai dans lequel il développe sa réflexion autour du genre à partir d’un montage d’extraits de films et d’archives diverses.

Le cas Martinet

Un oiseau exotique (1965) de Jean-Pierre Martinet explore quant à lui un fantastique mélancolique. Le film suit les tourments de Jacques, un écrivain partagé entre ses sentiments envers deux femmes, Carine et Linda. Lors de leurs visites successives, Carine fait le récit des pouvoirs de sorcière de sa grand-mère et Linda lui raconte ses visions à propos d’oiseaux exotiques morts dans la neige. Après avoir congédié Linda, Jacques déchire sa nouvelle avant de réaliser qu’il vient de perdre Carine, la seule femme qu’il aimait réellement.  

Ce court-métrage anticipe la carrière future de Jean-Pierre Martinet, qui développe, à partir des années soixante-dix, une œuvre littéraire d’une grande noirceur. Le spleen de Un oiseau exotique annonce les personnages de ses futurs romans. La somnolence, Jérôme ou encore La Grande vie, sont peuplés de marginaux hantés par des souvenirs d’amours déçus et des hallucinations. Le parcours de Jean-Pierre Martinet est ainsi révélateur des trajectoires très diverses prises par les élèves de l’IDHEC. 

L’école formera à la fois de grands noms du cinéma français et international tels que Louis Malle, Theo Angelopoulos, Costa-Gavras ou encore Claire Denis et d’artistes s’orientant vers d’autres champs de la création tout en cultivant la sensibilité développée à l’Institut.