Les "actualités reconstituées" au début du Cinématographe

09/02/2026

Résumé de l'article

Le Sacre d’Edouard VII, vu par Méliès en 1902

Dès l’origine, et bien avant les premiers journaux filmés, le cinéma chercha à immortaliser l’actualité. Faute de pouvoir saisir les événements en direct, des sociétés de production les reconstituent. En 1897, Georges Méliès inaugure cette pratique, et Pathé frères la perpétue jusqu'en 1905. Oscillant entre reconstitution théâtrale et illusion réaliste, ces films posent déjà la question de la frontière poreuse entre information et mise en scène. 

Le Sacre d’Edouard VII, vu par Méliès en 1902 

La naissance des actualités reconstituées

Dès les origines, le cinéma a voulu immortaliser des événements marquants de la vie sociale et politique. Chaque vue d’actualité était alors exploitée de manière autonome, les unes montrant telle visite officielle, les autres telle manifestation sportive. Le catalogue de la société A. Lumière & ses fils est emblématique de cet engouement. 

La difficulté consistait à saisir l’événement en direct : il fallait être prévenu à l’avance, installer le matériel, trouver l’angle de prise de vue, et espérer être là au bon moment, au bon endroit, prêt à tourner la manivelle. À défaut, l’opérateur devait compter sur la chance — bien loin de l’instantanéité des smartphones d’aujourd’hui. 

Pour pallier cette frustration, quelques sociétés d’édition cinématographique, telles que Star Film ou Pathé frères, choisirent de les reconstituer en s’inspirant des descriptions données par la presse écrite et notamment des très populaires couvertures illustrées du Petit Journal

1897, le pionnier Méliès reconstitue la guerre gréco-turque 

Georges Méliès donna le coup d’envoi en 1897, à travers une demi-douzaine de vues consacrées à la guerre gréco-turque, dont seules La Prise de Tournavos et Combat naval en Grèce sont encore visibles aujourd’hui. Dans des décors entièrement peints, on peut voir des scènes de combat avec effets pyrotechniques, jouées par des comédiens.

La pratique était déjà connue dans les arts visuels avec les peintures de bataille mais aussi dans la photographie : des cartes postales représentant des faits d’actualité de manière factice étaient ainsi proposées à la vente.

Combat naval en Grèce (Georges Méliès, 1897)

Tromperie ou illusion réaliste ?

Ces films pouvaient-ils tromper le public ? Aujourd’hui, leur caractère fabriqué saute aux yeux. Mais à l’époque, le spectateur, peu familier des vues animées, pouvait se laisser abuser. Méliès, qui par la suite fut le roi du trucage, poursuit cette veine avec d’autres reconstitutions marquantes, dont certaines font scandale : Visite sous-marine du Maine (1898), L’Affaire Dreyfus (1899), L’Éruption volcanique à la Martinique (1902) et surtout Le Sacre d’Édouard VII (1902). 

Des films dans les collections :

Pour ce dernier, commandé par Charles Urban de la Warwick Trading Company, la cathédrale de Westminster fut entièrement reconstituée dans son studio de Montreuil — déclenchant l’indignation de la presse. 

Quelques années plus tard, le journaliste Laurent Valière fustigeait le trucage : 

« Un sous-marin sombre ? On nous fait assister au drame qui a pu être ; un volcan engloutit une ville ? On cherche à nous rendre présent un moment d’horreur. Ah ! le réalisme a fait des progrès, et aussi la machinerie théâtrale. Brrr !... Ça n’est pas drôle ! » (Le Rappel, 20 octobre 1907).  

Pathé frères et le goût du sensationnel

En France, Pathé frères perpétue le mouvement lancé par Méliès. Le catalogue propose plusieurs vues sensationnelles, consacrées à des exécutions et assassinats qui défrayèrent la chronique, souvent survenus à l’étranger, comme Électrocution de l’anarchiste Czolgosz, meurtrier du Président Mc Kinley, ou Assassinat de la famille royale de Serbie en 1903.  

Un article s’empressa de jeter le discrédit sur ce dernier : 

« Récemment, un photographe fit cinématographier une reconstitution de l’assassinat du roi et de la reine de Serbie ; on y voit Alexandre refusant de signer son abdication. C’est du plus haut grotesque ». (La Presse, 1er août 1903) 

1905 : trucages honnis et déclin des reconstitutions 

Après 1905, les sociétés abandonnent peu à peu ce genre et créent de véritables départements d'actualités "authentiques". Pathé frères, pourtant l'un des grands producteurs de reconstitutions, s'en amuse même en 1912 dans Rigadin aux Balkans, où un opérateur est renvoyé pour avoir truqué une scène d'actualité. 

Il faudra attendre 1909 pour que les premiers " journaux cinématographiques " fassent leur apparition, avec Pathé Faits divers créé en 1909 et Gaumont-Actualités, créé en 1910. 

Mais la frontière entre reportage et mise en scène resta poreuse. La guerre de 1914-1918 vit renaître cette pratique, imposée notamment par des contraintes techniques, comme l’utilisation de pellicule inflammable et de matériels de prise de vue lourds et voyants. Même la télévision contemporaine recourt aux images reconstituées — malgré la polémique provoquée en 2016 par la série de « politique réalité », Les Verbatims sur France 2, joués par de vrais-faux acteurs, elles sont devenues monnaie courante dans les journaux télévisés. 

Héritage

Les actualités reconstituées révèlent la fascination précoce du cinéma pour l’illusion et l’actualité. Entre fidélité et mise en scène, elles posent dès 1900 une question toujours vive, au moment où l’on parle tant des fake news : peut-on représenter l’événement sans en fabriquer l’image ? 

Article intégral paru dans " Le Petit Bleu " n° 35 (23 juin 1902) : 


Article du « Petit Bleu »