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Les détournements de René Viénet

03/02/2026

Résumé de l'article

En 1993, Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette réalisent "La Classe américaine". Composé de séquences d’œuvres produites par la Warner Bros aux dialogues détournés, le film parodie l’intrigue de "Citizen Kane" à travers une enquête menée par deux journalistes à la suite de la mort mystérieuse de George Abitbol, dit "l’homme le plus classe du monde". Cette pratique du réemploi et du détournement sonore d’œuvres filmiques préexistantes, trouve racine dans le cinéma situationniste des années 1970 et plus particulièrement dans les longs-métrages de René Viénet, conservés au sein des institutions patrimoniales.

Situationnisme et cinéma

Mouvement contestataire organisé à partir de 1957 autour de l’Internationale situationniste, le situationnisme est conçu par son principal théoricien, Guy Debord, comme une critique radicale et permanente de la société marchande, mobilisant différents moyens d’expression, notamment artistiques. Dans cette perspective, les formes artistiques traditionnelles doivent être dépassées afin de faire éclore leur puissance de subversion.


En 1956, au sein du huitième numéro de la revue littéraire Les Lèvres Nues, Guy Debord et Gil J. Wolman font paraître un Mode d’emploi du détournement, dans lequel ils explicitent la puissance politique d’un tel procédé : « Il va de soi que l’on peut non seulement corriger une œuvre ou intégrer divers fragments d’œuvres périmées dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l’on jugera bonnes ce que les imbéciles s’obstinent à nommer des citations. »
Photogramme du générique du film La Société du spectacle, source : Les Films du Losange

La reprise d’éléments inscrits dans une culture largement partagée tels que des bandes dessinées, des images publicitaires ou des extraits de films à succès, est privilégiée dans le détournement situationniste tant l’identification au matériau d’origine permet d’en décupler la charge critique. En 1973, Guy Debord applique directement ses théories dans son quatrième film, La Société du spectacle, dans lequel il met en rapport des extraits de films divers avec des passages de son célèbre essai du même nom.

Détournement situationniste par la bande dessinée, source :  bandedessineespeculative.c.be

Le cinéma au service d’une rhétorique engagée

La même année, René Viénet, ex-membre de l’I.S, adapte à son tour les théories de Guy Debord dans La Dialectique peut-elle casser des briques ? (1973). Premier film français à être construit entièrement autour du détournement, il utilise un film d’arts martiaux chinois, Tang shou tai quan dao (réalisé l’année précédente par Kuang-Chi Tu) afin de raconter, par le biais d’un nouveau doublage en français, l’affrontement au sein d’un village entre un groupe de bureaucrates réactionnaires et des prolétaires révolutionnaires.

Par le choix d’un genre cinématographique populaire répondant à des codes et à des archétypes précis, Viénet s’inscrit pleinement dans la volonté de Debord de faire passer un discours politique radical à travers des formes accessibles au plus grand nombre. La rhétorique révolutionnaire déployée par les dialogues détournés s’intègre parfaitement au ton violent du film d’origine, marqué par de nombreuses séquences de combats à mains nues ou au sabre.

Ici, la forme est entièrement mise au service du fond : Viénet conserve le montage d’origine là où Debord utilisait a contrario le montage comme moyen principal de détournement.

Les autres films de René Viénet

René Viénet poursuit cette pratique du détournement dans deux autres films : Les Filles de Kamaré (1974) et L’Aubergine est farcie (1975).

Dans le premier, le détournement est opéré par la modification du sens des sous-titres du film érotique japonais Le Pensionnat des jeunes filles de Norifumi Suzuki (1973) dans lequel des jeunes filles se révoltent contre la discipline d’un camp de redressement. Le montage originel est respecté mais le détournement déplace le sens des dialogues vers les thématiques de la censure et de l’éducation.

Le second opère un détournement plus léger mais non moins significatif. L’intrigue du film d’origine, Les Menottes rouges (1974) de Yukio Noda, dans laquelle une policière aux méthodes expéditives est chargée d’arrêter les ravisseurs de la fille d’un ministre, est conservée. Seule la teneur de quelques dialogues, dans lesquels certains protagonistes sont désignés par leur appartenance à des groupements d’extrême-gauche, signale une intention de détournement politique.

"Le film est projeté devant un public restreint avant d’être interdit par la commission de contrôle des films cinématographiques. Selon celle-ci, le film « présente une accumulation sans précédent de violence, de sadisme, de scènes de torture décrites avec complaisance, de viols, de scènes de débauche sanglantes en gros plan, de corps carbonisés et déformés, dans un climat de tension extrême alimenté par des cris d’agonie ». Elle estime également que « le cynisme extrême des forces de police, la vulgarité des dialogues » contribue à « un film insoutenable, dont la seule moralité réside dans son mépris absolu de la vie humaine" (extrait d’un courrier adressé à la société Galba Films par délégation du secrétaire d’état à la Culture, Michel Guy en date du 13 juin 1975, porté au dossier de censure de l’œuvre).

Le fort tropisme de René Viénet pour les films en provenance d’Asie s’explique par ses recherches sur la Chine ainsi que par son engagement dans l’édition des écrits des dissidents chinois et des critiques occidentaux du maoïsme dans la collection « La Bibliothèque Asiatique » des éditions Champ Libre.