• Techniques du cinéma

L’écran panoramique d’Abel Gance : de "Napoléon" au Magirama 

31/08/2026

Résumé de l'article

Procédé de triple écran du film Napoléon vu par Abel Gance © La Cinémathèque française

En septembre 2024, la présentation de la rétrospective Abel Gance à la Cinémathèque française a offert l’occasion de redécouvrir une rareté de l’histoire du cinéma : le "Magirama". Réalisé en 1956 par Abel Gance et Nelly Kaplan, ce programme de cinq films projetés sur trois écrans témoigne de l’esprit d’expérimentation des cinéastes.  

La Polyvision ; trois écrans pour repenser l’espace et le temps 

En 1927, à la sortie de Napoléon, les spectateurs découvrent un nouveau mode de représentation de l’espace et du temps : un écran cinématographique élargi, composé de trois images distinctes. Celles-ci peuvent être juxtaposées, opposées ou raccordées, afin de former un vaste panorama. Baptisé Polyvision, ce procédé, breveté par Abel Gance (1889-1981), est utilisé de manière spectaculaire dans la séquence finale du film. 

Procédé de triple écran du film Napoléon vu par Abel Gance © La Cinémathèque française

Ainsi, dans l’émission radiophonique Bureau des rêves perdus en 1956, le cinéaste explique qu’en réalisant Napoléon, il cherchait une solution pour élargir le champ de l’image sans perdre l’intensité de la scène, afin de plonger le spectateur au cœur de l’action et de renforcer son immersion dans le spectacle :  

"[…] Si j’avais un écran à droite et un écran à gauche, agrandissant mon champ visuel, c’est-à-dire me donnant trois fois la grandeur de l’image, alors je pourrais avoir un écran panoramique de mes soldats, quand j’ai besoin de soldats, qui aurait infiniment plus de puissance que ce que je pourrais avoir en une seule image en les éloignant… Et l’idée m’est venue primitivement de l’écran panoramique qui était en somme le grand écran de Napoléon". [1]

La disposition et l’inversion des images d’armées autour de Napoléon, placé au centre, créent une composition visuelle dynamique, grâce au montage. Le cinéaste restitue ainsi la puissance des masses et la pensée du personnage. La Polyvision ne relève pas d’un simple effet spectaculaire. Elle est pensée comme un outil narratif, capable de faire dialoguer simultanément plusieurs espaces et plusieurs temporalités. Cette recherche formelle ne s’arrête pas à Napoléon

Magirama, le développement de la Polyvision 

L'écrivaine et réalisatrice Nelly Kaplan au côté du cinéaste Abel Gance, en novembre 1965. [AFP - Lipnitzki / Roger-Viollet]

Trente ans après cet essai qui, du fait de sa complexité technique, ne fut découvert que par un petit nombre de spectateurs, Gance, fidèle à son goût de l’expérimentation, retrouve cet esprit avec le  Magirama qu’il conçoit avec Nelly Kaplan (1931-2020) en 1956. Ce programme reprend l’idée de la Polyvision. Gance et Kaplan l’adaptent aux années 1950 en sollicitant la couleur et le son. Présenté pendant huit semaines au Studio 28 à Montmartre, il se compose de cinq films 35 mm polyvisés, c’est à dire projetés sur trois écrans : 

  • Auprès de ma blonde 

  • Fête foraine 

  • Châteaux de nuages 

  • J’accuse (une version polyvisée et réduite du long métrage de 1938)

  •  Begone Dull Care (film d’animation de Norman McLaren et d’Evelyn Lambart réalisé en 1949) 

À travers le Magirama, le cinéaste poursuit une ambition constante : dépasser les formats établis pour offrir au spectateur une expérience immersive. Le travail conjoint du CNC et de la Cinémathèque française redonne aujourd’hui à ces œuvres toute leur visibilité auprès des publics anciens et nouveaux. Il rappelle aussi l’audace d’Abel Gance, pour qui l’expérimentation demeura toujours indissociable de la création.

De gauche à droite : Auprès de ma blonde, J'accuse, Fête foraine