Que nous raconte la carrière de documentariste de Marco Bellocchio ? Qu’est-ce que la caméra-document peut bien exhumer de personnel de la part d’un cinéaste qui a pris pour habitude d’entremêler les pensées intimes et les secrets d’Histoire ? Ici, Bellocchio provoque un appel d’air qui renverse le paradigme optique et énergétique : il ne s’agit plus, comme dans les films agités de scansions révolutionnaires des années 1960-1970, d’opérer une impulsion les poings serrés dans les poches et prêts à bondir, ni même d’inventer une contre-allée désillusionnée du siècle, comme dans les opéras des années 2000-2010 (Vincere ou Le Traître en tête) ; le documentaire est affaire de stase et de parole. Cette dialectique apparaît comme suit : la fiction chez Bellocchio est un rêve d’extension, le documentaire est une pratique de la profondeur. Et Marx peut attendre avance tranquille, avec la carnassière placidité des poissons des profondeurs, qui répondent au trauma de la finitude par la recherche d’une lumière qu’eux-mêmes produisent du bout de leur lanterne. Alors de qui parle ce film ? D’une famille, en premier lieu : des vieux messieurs et des vieilles dames, à la parole tantôt veloutée par des années de confort bourgeois, tantôt étranglée par des vies pas si réussies, dans un grand exercice collectif de ressassement honteux. Des années plus tôt, Camillo, frère jumeau de Marco, traîne son aboulie maligne dans une famille tendue entre la bigoterie de la mère (profondeur de ce qui relie) et l’austérité sévère du père (extension de ce qui explique). Forcé, par son manque d’entrain, à vivre dans le conformisme de ses frères, cinéaste, écrivain ou prosaïquement ouvrier, à cohabiter avec le frère aîné dément de la famille, sans cesse tourmenté par son impossible ataraxie, il finira par se suicider avant ses 30 ans, laissant planer sur le foyer nucléaire le signe d’un maléfice. Les exégètes bellocchiens auront reconnu sans mal des éléments narratifs de certains films (de la vengeance puérile des Poings dans les poches au Sourire de ma mère, en passant par Les Yeux, la bouche). Mais le génie de Bellocchio réside ici dans une compulsion qui, sous ses atours classiques de docu de famille (voix off, réunions prandiales, monologue face caméra), donne à voir la couture malformée d’une jeunesse faustienne. Bellocchio, fils prodigue, semble presque se pavaner, sémillant, au milieu de ses sœurs (dont l’une, sourde-muette, parle comme à travers un voile) et de ses frères. La culpabilité d’inaction, qui se nichait dans les années 1980 chez Bellocchio dans le recours à la psychanalyse, se voit ici presque platement psychiatrisée (donc sans réelle intrication psychosomatique) ou empreinte de religiosité pratique. Et la sublime dernière scène (qui prouve que le cinéaste peut encore faire un château avec une boîte d’allumettes) de nimber le film d’une horrifique beauté vampirique : personne n’est réellement le gardien de son frère - on peut en conserver la mémoire en soi, mais il faut la laisser courir sur les chemins de ronde, et l’abandonner sur le seuil de son foyer. Encore une histoire d’équilibre entre extension et profondeur : Bellocchio est un équilibriste bouleversant.