Herzog ne pouvait trouver plus herzogiens que les époux Krafft. Maurice & Katia Krafft, grands vulcanologues originaires d’Alsace, ont passé leur vie à risquer de la perdre, afin d’approcher les volcans de près, surtout lorsqu’ils étaient en pleine éruption. Toute la démesure d’un Fitzcarraldo, d’un Aguirre, se retrouve chez les époux Krafft, avec en outre un engagement humanitaire, qui ne constitue toutefois pas le cœur de ce documentaire. Ce qui intéresse Herzog chez les Krafft, c’est la folie, une folie radicale qui ira jusqu’à les faire mourir en 1991 lors de l’éruption du Mont Uzen au Japon ; une mort plus ou moins désirée, les époux ayant déclaré vouloir vivre leur passion jusqu’au bout. Les Krafft n’ont pas simplement vu, ils ont filmé en 16mm, non seulement pour prouver la dangerosité des volcans aux autorités publiques qui la niaient, mais aussi pour capter ces événements spectaculaires, tout simplement. Herzog reprend cette matière, d’une richesse extraordinaire. Peu d’images sont directement de lui. Peu importe, elles ont leur force, leur unicité, des couleurs saillantes, une texture qu’on pourrait presque palper en la regardant : on dirait des rideaux de feu, des fleuves de lave, des dragons orange, et encore tant d’autres choses imaginables qui nous rappellent avec sublime et effroi nos rêves d’enfant, et nos rêves d’adulte les plus fous. Plutôt que de chercher à se les réapproprier, pour se remettre au centre de son propre projet documentaire, le grand maître allemand a la générosité de les montrer telles qu’elles sont, sans parcimonie, et de s’en émerveiller devant les spectateurs. Car Herzog est ici complice, révélateur mais surtout contemplateur, admirateur. Il est enfin conteur. Un formidable conteur à la voix bien connue, dont l’accent et la tonalité rendent évidentes les origines et l’histoire qui sont les siennes, même à travers l’anglais. Herzog l’a déjà tant prouvé, et encore ici, il est un grand conteur de la métaphysique. Ce qui est curieux, c’est que la dimension humaniste des époux Krafft ne transparait que peu, dépassée par l’ode à la folie. Ce n’est pas si curieux quand on connait le cinéaste. Pourtant à un moment, des images nous montrent des corps calcinés par la lave, des villages décimés par les éruptions. Et on dirait que Herzog se met à douter : et si la beauté des volcans ne cachait pas une terrible laideur et cruauté ? Les volcans, c’est le pouvoir de destruction, l’hostilité effrayante de la nature et la toute petitesse de l’homme. Mais la fascination revient au galop, à l’image de la mort grandiose des Krafft, qui n’est pas seulement une mort physique mais avant tout l’aboutissement d’un projet de vie - devenir soi-même volcan. C’est que le titre original est bien plus juste que sa traduction française. The Fire Within, « le feu au-dedans », voilà le sujet de ce documentaire fascinant. Ce ne sont pas les époux Krafft qui sont au cœur des volcans, ce sont les volcans qui sont en eux. Et c’est ce que raconte enfin cette œuvre magnifique, qu’il faut trouver l’éclat de la vie à l’intérieur de soi, allumer son propre feu, et que cet éclat, ce feu, s’appelle passion.