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"Les Mains", précurseur du film d'épouvante et d'angoisse

03/04/2026

Résumé de l'article

Henri Gouget dans Les Mains (1911) 

Avant 1905, le documentaire, la féerie, le mélodrame et la comédie dominent la production cinématographique. Puis un nouveau genre émerge peu à peu : le film d’épouvante et d’angoisse. Les sociétés ACAD et Éclair en deviennent bientôt les spécialistes en reprenant à leur compte les recettes du Grand-Guignol, célèbre théâtre parisien de la Belle époque. Un film de 1911 retrouvé dans les collections du CNC témoigne d’un engouement pour les drames macabres qui se poursuit aujourd’hui. 

Petite histoire d'un genre marginalisé

Depuis ses origines au début du XXe siècle, le film d’épouvante et d’angoisse n’a cessé d’évoluer en reflétant les peurs de son époque. 

Les premiers classiques, comme Nosferatu (Friedrich Wilhelm Murnau, 1922) ou Frankenstein (James Whale, 1931), s’appuyaient sur le fantastique et l’expressionnisme pour créer une atmosphère inquiétante. 

Dans les années 1960 à 1980, l’horreur devient plus psychologique et graphique, avec l’émergence du gore et des slashers, incarnés par Psychose (Alfred Hitchcock, 1960), Halloween (John Carpenter, 1978) ou encore Shining (Stanley Kubrick, 1980). 

À partir des années 2000, le genre s’est renouvelé grâce aux effets numériques, au found footage et à des récits plus ancrés dans l’angoisse sociale. 

Longtemps associé au cinéma bis, donc marginalisé, le film d’épouvante et d’angoisse s’ingénie aujourd’hui à mêler horreur, drame et réflexion, prouvant sa capacité constante à se réinventer. 

Une volonté de diversifier les programmes de films

Mais revenons à la genèse du genre. Entre 1895 et 1905, le cinéma est surtout cantonné dans les actualités et les vues en plein air, c’est-à-dire les documentaires tournés en extérieurs. Cet art naissant trouve également ses lettres de noblesse dans les films dramatiques hérités du théâtre. Les vues comiques, quant à elles, satisfont le public populaire et permettent de diversifier les programmes. 

Si l’on excepte les films à trucages et les féeries de Georges Méliès, ces vues très courtes ne brillent guère par leur originalité. Les éditeurs de films sentent que la routine menace leur activité et cherchent à se renouveler. 

Une de leurs inspirations va provenir du théâtre du Grand-Guignol. Cette salle parisienne, inaugurée en mai 1896, cinq mois après la première représentation publique et payante du Cinématographe de la société A. Lumière & ses fils, devient rapidement l'antre de l'épouvante pour des spectateurs en quête d’émotions fortes. 

Sous la direction de Max Maurey (1866-1947), le Grand-Guignol se spécialise dans les pièces angoissantes et macabres, entrecoupées de saynètes comiques. Parmi les auteurs attitrés du théâtre se trouve le dramaturge André de Lorde, que la presse surnomme le « prince de la terreur ».
Affiche d’un spectacle du Grand-Guignol 

L’influence d’André de Lorde sur les premiers films à suspense

André de Lorde (1869-1942) est notamment l’auteur d’une pièce à succès en deux actes intitulée Au téléphone (1901). Celle-ci va donner la matière au premier film à suspense français, Terrible angoisse 1, tourné en 1906 par Lucien Nonguet pour le compte de la société Pathé frères.

Terrible angoisse (Lucien Nonguet, 1906) 

On y voit deux cambrioleurs s’introduire dans une maison où vivent une mère de famille et ses enfants. Celle-ci tente désespérément d’appeler son mari au téléphone pour qu’il vienne les sauver. Le film, qui ne dure pas plus de quatre minutes, repose sur cette question : les secours arriveront-ils à temps pour empêcher le drame ? Le montage parallèle de deux actions simultanées - la famille en danger d’un côté, le mari qui prend conscience du drame à l’autre bout du téléphone - participe à la montée du suspense et de l’angoisse. Dès cet instant, le public découvre que le Cinématographe, après avoir suscité l’émerveillement, les larmes et le rire, peut aussi déclencher l’inquiétude et la peur. 

Terrible angoisse a tellement impressionné les spectateurs que, trois ans plus tard, le réalisateur américain David W. Griffith en tourne une version plus élaborée sous le titre The Lonely Villa. La formule sera ensuite déclinée de nombreuses fois, notamment dans Suspense de Phillips Smalley et Lois Weber (1913). 

Après 1910, André de Lorde écrit directement pour l’écran plusieurs scénarios dans l’esprit du Grand-Guignol. La société Éclair, qui distribue ces films, devient bientôt la spécialiste du genre, avec une prédisposition pour le thème de la folie meurtrière 2

La direction du Patrimoine du CNC conserve encore quelques trésors cachés

C’est en vérifiant l’identité d’un film déposé au CNC sous le titre L’Étrangleur que nous avons découvert une production de l’ACAD 3  que l’on croyait perdue. Datée de 1911, elle s’intitule Les Mains et s’inscrit dans le mouvement initié par le Grand-Guignol. 

Il s’agit d’une découverte intéressante pour deux raisons : tout d’abord, elle permet de compléter le programme de restauration entamé par le CNC au cours des années 1990 sur les films distribués par la firme Éclair avant 1914. Ensuite, elle met en lumière l’une des premières manifestations de l’angoisse et du suspense dans le cinéma français.









 

Premier intertitre de la copie retrouvée (Les Mains, 1911)                                                                                              Renée Sylvaire et Henri Gouget dans Les Mains (1911)

Les Mains, réalisé par Émile Chautard et/ou Victorin Jasset, a été écrit par un certain Jules Granier 4. Le film met en scène un homme et son épouse venus visiter un asile psychiatrique que dirige un de leurs amis. L’un des pensionnaires de l’établissement, interné parce qu’il avait étranglé sa femme, échappe à la surveillance des gardiens. Obsédé par la femme qui effectuait la visite avec son mari, il la poursuit avec l’intention de la tuer. 

Le sujet, s’il paraît simple de prime abord, joue beaucoup sur le malaise et la peur que suscite l’aliénation. Un journaliste avait d’ailleurs écrit : « Jamais la cinématographie n’avait réalisé pareille impression d’angoisse et d’horreur. Le succès de ce film est considérable » 5

Un acteur spécialisé dans le film de terreur : Henri Gouget 

Dans Les Mains, c’est Henri Gouget qui tient le rôle de l’étrangleur. Il s’est fait connaître au Grand-Guignol en interprétant le terrifiant docteur Goudron dans une célèbre pièce d’André de Lorde, inspirée d'une nouvelle d’Edgar Allan Poe 6. Gouget possède un visage anguleux et inquiétant qui le prédispose aux personnages de maniaques et de déments. L’un de ses derniers rôles à l’écran est celui d’un sorcier dans Maternité de Jean Choux en 1935, restauré et numérisé par le CNC. 

 

 

 

 

 

 

Henri Gouget (à droite) dans Les Mains (1911)                                                                                                                                                                         Henri Gouget

Ses apparitions dans le film Les Mains sont ostensiblement destinées à provoquer l’effroi chez les spectateurs. Lorsqu’il parvient à pénétrer dans le pavillon capitonné où s’est réfugiée sa victime, il n’est pas impossible que le public de l’époque ait ressenti un choc similaire à celui provoqué par la scène de la douche dans Psychose d’Alfred Hitchcock en 1960. 

 

Un genre en constante évolution

Les Mains permet de mesurer le chemin parcouru par le cinéma d’épouvante et d’horreur depuis 110 ans. Et si la forme a changé, certains ingrédients restent finalement les mêmes. Au fil des années, l’expressionnisme allemand imposa sa marque, tout comme la société Universal dans les années 1930, la Hammer après la guerre et Blumhouse aujourd’hui. La firme Éclair aura ainsi ouvert la voie à d’autres labels spécialisés, preuve que le goût du public pour les films d’épouvante ne s’est jamais démenti.

L'ACAD

L’Association Cinématographique des Auteurs Dramatiques est une société anonyme fondée en octobre 1909 par Auguste Agnel et Émile Chautard. Elle a pour but l’adaptation d’œuvres littéraires et dramatiques d’auteurs français ou étrangers. Son activité commence réellement en 1910, année durant laquelle elle produit une trentaine de films distribués par Éclair. Jusqu’en 1914, son catalogue compte près de 150 titres, parmi lesquels figurent des adaptations d’auteurs comme Molière (Le Médecin malgré lui), Honoré de Balzac (Eugénie Grandet et L’Argentier du roi Louis XIV), Gaston Leroux (Le Mystère de la chambre jaune et Le Parfum de la dame en noir), Georges Feydeau (La Duchesse des Folies Bergère), Georges Courteline (Les Gaités de l’escadron) ou encore Gyp (Le Friquet et Sœurette). 
 


1 : Le film a été restauré par le CNC.  / 2 : C’est le cas notamment de Fumeur d’opium (Victorin Jasset, 1911) et Une nuit d’épouvante (Emile Chautard, 1911).  / 3 : Association Cinématographique des Auteurs Dramatiques. Cette société produisait une partie des films distribués par la firme Éclair. (Voir encadré) / 4 : À l’époque, Jules Garnier écrit également des encarts dans l’hebdomadaire Film-revue, un journal de cinéma affilié à la société Éclair. / 5 : Ciné-journal n° 153 (29/07/1911) / 6 : Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume a fait l’objet d’une adaptation à l’écran par Maurice Tourneur en 1913, toujours distribuée par Éclair. Mais le film semble aujourd’hui perdu.