Carrière :
Cinéaste inclassable sur la cartographie du cinéma français, Guy Gilles est l'auteur d'une oeuvre méconnue, mélancolique et poétique, où se mêlent nostalgie d'un passé obsédant, passion pour les acteurs et actrices, références cinéphiles et littéraires et attention aux sentiments.
De L'Amour à la mer
(1965) à Nefertiti
(1996), Guy Gilles a élaboré ses films en marge de la Nouvelle Vague comme du système de production traditionnel, en s'y heurtant parfois douloureusement (absence de producteur et de distributeur pour le premier, imbroglio financier international mettant en péril le dernier), souvent dans l'indifférence d'un grand public dérouté par la singularité précieuse de son regard.
C'est donc dans des conditions précaires - trois ans de travail et un budget plus que limité -, que Guy Gilles tourne L'Amour à la mer
. Histoire d'amour romantique que ses deux protagonistes ne vivent pas avec la même intensité, cet essai porte déjà en lui nombre des obsessions (thématiques et esthétiques) de son auteur. On y croise pour la première fois celui qui deviendra son acteur fétiche (Patrick Jouané) ainsi que nombre de vedettes séduites par l'enthousiasme d'un jeune homme. Il saura en effet toujours convaincre des stars d'apporter quasi bénévolement leur contribution à son cinéma : Jean-Claude Brialy, Alain Delon, Jean-Pierre Léaud ou Juliette Gréco surgissent le temps d'une séquence, contribuant à l'étrangeté poétique un peu hors du temps qui nimbe L'Amour à la mer
.
On retrouve cette atmosphère dans Au pan coupé
(1967), interprété par Patrick Jouané et Macha Méril, qui crée sa propre société de production, Machafilms, pour lui permettre de voir le jour. Le charme de ce film sensible sur le souvenir d'un d'amour perdu ne laisse indifférents ni Jean-Louis Bory ni Marguerite Duras.
Alors qu'il espère tourner son film suivant, Le Clair de terre (1969), dans son Algérie natale, Guy Gilles doit se résoudre à le faire en Tunisie. Ce retard le contraint à remplacer Simone Signoret dans le rôle central de l'institutrice retraitée. Edwige Feuillère accepte le rôle, et apporte au personnage son élégance impériale et surannée. Considéré comme le chef-d'oeuvre de son auteur, Le Clair de terre
est comme un concentré de son art, entre nostalgie du propos et modernité de l'écriture.
Il ne retrouvera jamais cet équilibre fragile, même dans Absences répétées
(1972), en dépit du Prix Jean Vigo qui vient le couronner. Plus sombre que ses films antérieurs, Absences répétées
suit le mortifère processus d'isolement d'un jeune homme, entre drogue et suicide programmé.
En dehors du très impressionniste Jardin qui bascule
(1974) avec Delphine Seyrig, Guy Gilles ne tournera plus de long métrage pendant une décennie.
Le Crime d'amour
(1982) est un film bancal entre enquête policière, récit d'un amour fou et tragique entre un jeune homme et une femme plus âgée (Macha Méril, à nouveau productrice), peinture d'une pulsion homosexuelle latente. La mise en scène ne parvient que rarement à articuler ces divers niveaux. L'échec est encore plus patent avec Nuit docile
(1987) qui sort dans l'indifférence générale.
Alors qu'il est déjà très malade, Gilles entreprend Nefertiti
, ambitieuse coproduction internationale qui l'épuise et tourne au fiasco. En 1995, il en signe une version inachevée qui ne sortira jamais en salles et ne sera diffusée que très discrètement à la télévision.
Le 3 février 1996, Guy Gilles meurt des suites du sida. Son frère, Luc Bernard, lui consacre en 1999 un documentaire : Lettre à mon frère Guy Gilles, cinéaste trop tôt disparu
.