Carrière :
Il n'est pas insultant pour Harry Baur, ce monstre sacré du cinéma, de dire que sa carrière sur les écrans ne débute en fait qu'en 1930, malgré ses 50 ans. C'est l'année où il est appelé au théâtre par Pagnol pour remplacer un Raimu souffrant dans le rôle de César. Alors qu'il envisage de transformer cette expérience au cinéma dans le même rôle, l'acteur se voit opposer une fin de non recevoir au motif "qu'il ne serait pas un comédien de cinéma
". Il réplique sèchement à Pagnol: "Eh bien, nous en reparlerons d'ici un ou deux ans!
". Il ne faudra pas deux ans à Baur pour s'imposer. Parole tenue avec David Golder
(1931) de Julien Duvivier, dont il est l'interprète favori à plusieurs reprises. Le rôle de ce banquier juif, puissant et riche mais finalement victime de ses sentiments et ruiné par les siens, lui colle à la peau. Baur n'a plus l'âge pour les rôles de jeune premier mais sa stature lui permet sans difficulté de se glisser dans la peau d'hommes mûrs, généralement disposé à l'expression de grands sentiments. Son assurance qui lui permet de jouer avec sa voix tonitruante pour incarner des personnages tantôt rieurs, tantôt pleureurs, toujours savoureux et hauts en couleurs.. Entre 1930 et la déclaration de guerre, il tourne en moyenne trois films par an, tant dans le registre de la comédie que dans celui du drame. Il est tour à tour émouvant dans Poil de carotte
(Julien Duvivier, 1932), inquiétant dans Le golem
(id., 1938), effrayant dans Nuits Moscovites
(Alexis Granowski, 1934). Peu à peu, il devient le grand rival de Raimu, lui disputant tous les premiers rôles importants des années trente. Il développe un penchant pour les atmosphères slaves et participe à toutes les productions qui s'en réclament. Il incarne Raspoutine dans La tragédie impériale
(Marcel Lherbier, 1938), fait un numéro d'acteur mémorable en Tarass Boulba
(Alexis Granovski, 1936), campe le juge Porphyre dans Crime et Châtiments
, personnifie un tsar fou dans Le patriote
(Maurice Tourneur, 1937). Ces rôles exotiques ne lui barrent nullement la route du Boulevard (Samson
, id., 1936; Le président Hautdecoeur
, Julien Dréville, 1940). Il ne faut pas oublier non plus sa remarquable interprétation de Jean Valjean dans la version des Misérables
(1934) tournée par Raymond Bernard. Taxé de collaboration par la presse française alors qu'il tourne un film en Allemagne (Symphonie d'une vie
, Hans Bertram, 1942), il est pourtant accusé par la Gestapo d'être un agent double. Il meurt dans des conditions mystérieuses après avoir été vraisemblablement torturé à Berlin, perdu 37 kilos (il en pesait 100), puis rapatrié à son domicile parisien. Seule la famille fit le déplacement pour assister à ses funérailles. Il allait sombrer dans l'oubli lorsque l'état français lui rendit hommage en 1955, à la Maison de la Chimie de Paris.