Carrière :
Défenseur de la liberté contre toute forme d'intolérance, humaniste amoureux des arts et des belles-lettres, Youssef Chahine a abordé tous les genres du cinéma
.
Youssef Chahine tourne son premier film, Papa Amine
, en 1950. Tout en respectant les codes du cinéma égyptien de l'époque, qui combine mélodrame et comédie musicale, le cinéaste innove en insufflant à cette fantaisie comique une dimension sociale. L'année suivante, Le Fils du Nil
confirme cette préoccupation sociétale, avec son héros atypique dans le cinéma de l'époque, un paysan de Haute Égypte. En 1952, la monarchie du roi Farouk est renversée et Gamal Abdel Nasser accède au pouvoir. Ciel d'enfer
, tourné en 1954, est dans la ligne de la politique socialiste révolutionnaire du nouveau régime et de son ambitieuse réforme agraire. Exemplaire du style de Chahine, ce film marie avec bonheur ses influences hollywoodiennes avec des personnages et des situations purement moyen-orientaux. Ce film révèle aussi un jeune acteur, Michel Chalhoub, qui deviendra célèbre sous le nom d'Omar Sharif. Avec Gare centrale
, Chahine réalise en 1957 son premier film personnel. La gare du Caire, où se croisent plusieurs destinées humaines, devient une métaphore de la société. Chahine interprète le rôle principal, un marchand de journaux infirme et rejeté par les femmes. Proche du néo-réalisme par son arrière-plan social, les allures de thriller de ce film le rapprochent aussi du cinéma américain. Audacieux sur le plan des moeurs, il offre au regard des corps érotisés et dénonce la frustration sexuelle qui engendre violence et voyeurisme. Renonçant à une forme de récit linéaire, le cinéaste affirme une volonté d'introspection qui marquera toute son oeuvre. Trop avant-gardiste sans doute, Gare centrale
connaît un échec commercial cuisant lors de sa sortie et sera interdit durant 12 ans en Égypte. Commence alors ce que Chahine appellera sa "période maudite". Il réalise entre 1958 et 1961 une série de films inégaux, essentiellement de commande, parmi lesquels Jamila l'algérienne
(1958). En 1963, reprenant le projet d'un réalisateur défaillant, Youssef Chahine tourne un film historique, sorte de péplum nationaliste, Saladin
. Financé par l'Organisme du Cinéma, sous tutelle de l'État égyptien, cette production en Cinémascope retrace le destin de Saladin, sultan d'Égypte et de Syrie qui résista au XIIe siècle aux envahisseurs Mongols, vainquit les Francs et réussit à unifier partiellement le monde musulman. Le message politique est clair : après la nationalisation du Canal de Suez en 1956, Nasser apparaît comme le nouveau Saladin, l'unificateur de la Nation Arabe en lutte contre les nouveaux Croisés que sont les Israéliens et leurs alliés occidentaux. Traversé par un grand souffle lyrique, le film apporte la vision d'un islam tolérant, ouvert et généreux. Saladin
est un succès. Peu après, l'Égypte et l'Union soviétique commandent au cinéaste un film pour célébrer la construction du barrage d'Assouan, vanter la politique industrielle de Nasser et sa collaboration avec le régime de Brejnev. Un jour, le Nil
est tourné en 1964. C'est un mélange d'images documentaires et d'intrigues romanesques, une oeuvre imprégnée d'humanisme et qui délaisse l'idéologie. Certains personnages affirment leurs pulsions homosexuelles ou leurs frustrations d'exilés. Le film témoigne d'une profonde désillusion par rapport à l'édification du socialisme en Égypte. Un jour, le Nil
déplaît évidemment à ses commanditaires. Chahine doit tourner un second film, qu'il reniera, avec des acteurs et un scénario différents, Ces gens du Nil
(1968-1970). Mais il prend soin de garder une copie positive de la première version qu'il déposera à la Cinémathèque française. Un jour, le Nil
pourra sortir en France en 1972.
Tourné en 1974 Le Moineau
, censuré pendant 2 ans par le régime d'Anouar el-Sadate, puis diffusé confidentiellement, est l'un des films les plus maîtrisés de Chahine. Dans une parabole politique, le cinéaste analyse la débâcle de l'armée égyptienne durant la guerre des Six-Jours avec Israël en 1967 et dénonce les mensonges et la corruption de l'État. Alexandrie pourquoi ?
est en 1977 le premier volet d'une trilogie autobiographique, poursuivie avec La Mémoire
(1982) et Alexandrie, encore et toujours
(1989). Chahine y exprime avec force son audace et sa liberté. Interprétant son propre rôle, il transgresse des tabous dans la société arabe, évoquant des amours interdites, homosexuelles ou interreligieuses. En même temps qu'il nous fait revivre un moment de son expérience de cinéaste, de ses engagements artistiques et de ses élans amoureux, il nous donne à revoir une période de l'histoire du cinéma, à travers des genres très variés, allant de la comédie musicale au péplum. Dans Alexandrie, New York
(2003), il mettra en scène sa jeunesse aux États-Unis. Adieu Bonaparte
(1984) prend prétexte de l'expédition militaire de Bonaparte en Égypte pour suggérer la vision d'un colonialisme "intelligent", qui serait un lieu d'échange entre les cultures. Chahine offre en 1986 un rôle superbe à la chanteuse Dalida, native du Caire, dans Le Sixième Jour
, mélodrame sur la survie et la renaissance d'une femme inspiré d'un roman d'Andrée Chedid. L'Émigré
(1994), pamphlet contre l'intégrisme inspiré du récit biblique de Joseph et ses frères, est jugé blasphématoire et condamné à la fois par les fondamentalistes musulmans et chrétiens. Ironie de l'Histoire, ce film sera le plus grand succès de Chahine en Égypte. Il en sera de même pour Le Destin
(1997), qui retrace la vie du grand humaniste andalou et musulman Averroès. Le dernier film de Youssef Chahine, Le Chaos
(2006), critique de l'Égypte autocratique, témoigne du militantisme d'un cinéaste que ni l'âge ni la maladie n'ont érodé.